• L'affection dans les espaces publicsEn l'honneur de la Saint-Valentin, PPS (Project for Public Spaces) nous offre aujourd'hui sur son site un excellent article, assorti d'une vidéo, sur les marques d'affection comme indice de qualité des espaces publics, et la manière de les mesurer. Cinq critères sont proposés (traduction) :

    - Les "manifestations publiques d'affection" : le fait de s'embrasser, de se tenir par la main ou par le bras... "Contrairement à ce que l'on pourrait penser, cela peut s'observer en n'importe quel point d'un espace public, et pas forcément dans les coins sombres, comme l'a montré W.H. Whyte".

    - Le partage : qu'il s'agisse d'un milkshake ou d'une poignée de main, le partage et la réciprocité sont des indices d'intimité et de confiance.

    - Le contact : au-delà des "manifestations publiques d'affection", une tape sur l'épaule (ou une bise, ou deux, ou trois) représentent des marques d'un comportement affectueux, particulièrement entre connaissances.

    - La proximité : la distance entre des personnes assises est une indication du degré de leur relation, tout comme du degré de "confort social" entre étrangers dans un espace public. Étonnamment, quand il y a beaucoup de gens massés dans un lieu, la tolérance envers la proximité peut augmenter au point que des étrangers peuvent s'installer plus près les uns des autres que des membres d'une même famille dans un lieu moins animé.

    - Le sourire et le contact oculaire : bien que les conventions diffèrent d'une culture à l'autre, le sourire révèle le bonheur dans le monde entier. Mais quand deux personnes échangent un sourire ou un rire, c'est aussi un signe de sociabilité. De la même manière, le simple fait d'échanger un regard avec une autre personne, plutôt que de s'éviter, est un acte de confiance, de respect et de chaleur.

    Ce grand spectacle est souvent ce qui attire les gens dans un espace public, que ce soit pour voir ou pour être vu. L'affection se nourrit de la richesse de la vie publique et y participe tout à la fois. C'est la matière brute du souvenir et du sens du lieu. Par conséquent, comme le disait Lewis Mumford (historien de la civilisation urbaine), "oublions cette foutue bagnole et faisons des villes pour les amoureux et les amis".


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  • Place ClichyA l'occasion des "cinquante ans de chansons" de Julien Clerc, je découvre "Place Clichy", une petite merveille par sa force évocatrice, malgré le caractère minimaliste et dépouillé de son texte, dû à Gérard Duguet-Grasser. Cette description topographique d'une grande place parisienne où tout converge et d'où tout rayonne (le lycée Jules Ferry, le restaurant Wepler, la rue Caulaincourt à gauche, les Batignolles à droite...) est transfigurée par la pluie froide d'un soir d'hiver, qui enveloppe la réalité matérielle d'un halo fantomatique.

    Pour quiconque s'est un jour retrouvé seul sur une de ces places, sous la pluie à la nuit tombante, au milieu des passants et des voitures, dont les phares se reflètent sur la chaussée mouillée, cette chanson est une "petite madeleine" qui peut faire ressurgir des flots de souvenirs et d'impressions, rappelant que ce qui semble banal voire désagréable sur le moment participe à l'expérience et à la mémoire d'une vie, davantage peut-être que des vacances sous les cocotiers. Une chanson que l'on a envie d'écouter en boucle, de même que celle-ci , sur une rue parisienne, dans un tout autre registre - elle ne relève pas du souvenir mais de l'imaginaire, par la grâce de Boris Vian et Raymond Queneau.

    Photo extraite de la vidéo.


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  • Sociotopes et pratiques des enfants dans une commune ruraleSi vous suivez ce blog, vous avez pu constater qu'au cours des derniers mois, j'ai essayé de trouver une méthode éprouvée pour impliquer les enfants dans les projets d'aménagement de leur territoire. La méthode couramment employée en Suède (Barnkartor i GIS / cartes d'enfants sous SIG*) m'a semblé efficace et transposable, et j'ai cherché une opportunité de la mettre en œuvre. Celle-ci s'est présentée dans la petite commune morbihannaise de Le Saint (600 habitants), qui a engagé une étude de revitalisation de son bourg dans le cadre d'un appel à projets Etat / Région.

    Avec l'accord de la municipalité et de l'école communale Jacques Prévert, un travail va avoir lieu avec les 13 enfants de niveau CM1 / CM2 pour connaître leur représentation de la commune et du bourg, leurs pratiques de loisirs et de déplacement, leurs espaces favoris et les difficultés qu'ils peuvent rencontrer dans leurs déplacements, leurs usages ou leur vie sociale. Ce travail alimentera le diagnostic qui sera présenté aux élus en mars, ainsi que les propositions d'aménagement. Les enfants seront tenus informés des suites qui seront données à leur travail.

    L'opération va avoir lieu demain 20 février, il en sera rendu compte ici. A suivre !

    (*) SIG : système d'information géographique.


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  • Spécial Saint-ValentinNotre blog ne pouvait pas ignorer les nombreux "bois d'Amour" qui parsèment notre douce France (avec une densité spécialement élevée en Bretagne, semble-t-il), et nous avons donc signalé ici ces sociotopes qui accueillirent naguère les ébats du petit peuple des bourgs et des campagnes. D'éminents personnages en firent aussi usage. Ainsi, dans son autobiographie (La Force de l'Âge), Simone de Beauvoir raconte qu'il lui arrivait de rencontrer Jean-Paul Sartre sous les frondaisons accueillantes des châtaigneraies limousines, et le lecteur comprend clairement que c'était non seulement pour échanger sur Hegel et Kierkegaard, mais aussi pour "aller aux fraises" ou pour "voir la feuille à l'envers".

    Dans le "Robert des expressions et locutions", notre grand lexicographe national Alain Rey nous apporte quelques précisions instructives sur ces deux expressions étroitement liées aux bois d'Amour :

    "Aller aux fraises (en parlant d'un couple) : "chercher un lieu écarté propice aux ébats amoureux". Cette locution populaire d'origine rurale est attesté en en 1915 (Esnault). L'activité naïvement anodine de cueillette des fraises (des mûres, de la pâquerette) qu'on ne saurait découvrir qu'en des lieux cachés, le couvert des bois, les buissons, en désigne métonymiquement une autre. Ces fruits si bien cachés ne seraient autres que des parties, elles aussi cachées, du corps féminin", etc. 

    "Voir la feuille à l'envers : "se livrer dans les bois aux plaisirs de l'amour", pour reprendre l'élégante définition du grand dictionnaire de Wartburg, se dit surtout des filles."

    Reste que la période de la Saint-Valentin permet difficilement de pratiquer ces activités puisque, sous les rigueurs hivernales, le bois d'Amour n'a encore ni fraises ni feuilles à offrir.  


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  • La vie sociale des petits espaces urbains (17) : les espaces pour s'assoirLes bancs

    Les bancs sont des objets dont la fonction est d'orner les photos d'architecture. Ils ne sont pas si bien que ça pour s'assoir. Il y en a trop peu ; ils sont trop petits ; ils sont souvent trop distants les uns des autres, ou trop éloignés de ce qui peut se passer sur une plaza. Pire encore, les architectes tendent à dupliquer le même module d’une plaza à l'autre, même si ça n'a pas bien marché au premier endroit. Ainsi, les plazas Harrison et Abramowitz au Rockefeller Center sont excellentes à maints égards, mais le modèle de banc qui y a été installé est délicieusement mauvais dans ses dimensions - 2,30 x 0,50 m. Un rectangle plus vaste fonctionnerait beaucoup mieux, comme le prouvent des bancs fonctionnels dans les alentours.

    Les obstacles technologiques à un meilleur dessin des bancs ne sont pas insurmontables. La spécification la plus essentielle, à savoir que les bancs doivent être généreusement dimensionnés, est la plus facile à satisfaire. Des dossiers et des accoudoirs sont des accessoires qui ont fait leurs preuves ; le bon vieux modèle des parcs publics reste parmi les préférés, parce qu'il procure tout cela. Les architectes ont su s'y prendre avec les chaises, mais pour une raison obscure ils se sont plantés avec les bancs. Le pire, c'est lorsqu'ils figent leurs designs de bancs dans une permanence bétonnée. Si certains de leurs présupposés se révèlent faux - par exemple, s'il apparaît que les gens veulent s'assoir à un autre endroit, il sera trop tard pour pouvoir y faire grand-chose. Cela a été un problème avec des quantités de mails piétonniers, où tous les dessins ont été faits avant qu'ils soient ouverts. Si certains des sièges ne sont pas utilisés, il n'est pas très simple de tenir compte de la leçon - ni même, à vrai dire, de reconnaître qu'il y en ait une.

    Pourquoi ne pas expérimenter ? Certains aménagements, comme les corniches ou les marches, sont fixes, mais les bancs et les chaises n'ont pas besoin de l'être. Avec de solides bancs en bois, ou l'équivalent, on peut faire quelques recherches simples pour voir quels genres de localisations ou de dispositions fonctionnent le mieux. Les gens ne tarderont pas à vous le faire savoir. Et on verra vite dans quel sens il faut faire des changements.

    Mais il faut observer... et voilà le hic. Vous verrez rarement un projet d'espace public qui intègre ne serait-ce que l'éventualité qu'une portion de celui-ci ne fonctionne pas très bien. Cela ferait appel à l'expérimentation, et à l'évaluation a posteriori pour voir ce qui marche ou non. Les espaces existants connaissent le même sort : il en est peu qui ne pourraient pas être sérieusement améliorés, mais il est rare qu'on les évalue. Les gens responsables de l'endroit sont ceux qui ont le moins de chances de s'en préoccuper.

    Photo prise dans une rue de Berne. Vous pouvez acheter ce fauteuil de style "brutaliste" chez Sotheby's pour 15 à 25000 €, puis le déposer dans un espace public de votre choix pour voir si les gens s'y trouvent bien. Guère de risques en tout cas qu'un passant l'emporte sous son bras pour le mettre dans sa véranda.


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  • Neige et analyse urbaineComme il a neigé un peu partout ces derniers temps, sauf ici sur la "Riviera bretonne", le moment est tout indiqué pour évoquer la neige en tant que révélateur des flux de déplacement en milieu urbain.  Nous avons à plusieurs reprises comparé l'activité du sociotopologue à celle du naturaliste, lorsqu'ils recherchent des indices de présence ou des traces de passage, et chacun sait qu'il n'y a rien de mieux que la neige pour révéler des passages d'animaux. En milieu urbain, on n'en est pas encore à traquer le piéton comme une espèce rare, et le propos est plutôt de voir quels sont les trajets empruntés, les lieux évités, les axes ou lieux de concentration des flux, etc. On peut y arriver sans attendre une chute de neige (cf les travaux de W.H. Whyte à New-York), mais la photographie et la lecture de ces données dans la neige sont apparemment des activités agréables et instructives, comme l'avait déjà montré l'urbaniste Jan Gehl à Copenhague.

    Olivier Razemon, qui tient un excellent blog sur les "déplacements doux", a publié en fin d'année dernière dans Le Monde un non moins excellent article sur la question. Il va d'ailleurs bien au-delà du simple constat, pour montrer que des projets de réaménagements possibles (à des intersections, par exemple) s'inscrivent directement dans la neige,  montrant comment il serait possible d'élargir des trottoirs, de rétrécir des carrefours ou de créer des refuges pour les piétons. Car il n'y a pas que les traces de pas : les traces des pneus de voitures révèlent aussi la manière dont l'espace est utilisé. N'oubliez pas de suivre, dans l'article, le lien vers un autre article sur la "ligne de désir", où l'on retrouve le thème de la neige. Et profitez-en pour découvrir le sens du terme "sneckdown". La prochaine fois qu'il neigera chez vous, vous ne verrez plus votre ville de la même manière !

    Photo : auteur inconnu.


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  • Le cimetière-sociotope : la suite !Après la publication de l'article d'Ouest-France sur le projet d'aménager le cimetière de Baud avec des jeux pour les enfants, la "vox populi" se fait entendre sur la page Facebook du journal :

    - Ben faite plutôt un article pour que se projet n'aie pas lieu car je pense pas que vous ayez envie que des enfants viennent jouer sur la tombe de votre père mère frère sœur. // - Je pense que c'est un FAKE!!!! En Bretagne je ne pense que ça puisse exister. //  Des bancs ou des allées oui mais pas un parc d'enfants Ou alors à côté pk pas mais pas en même temps je pense qu aussi un cimetière est moment de repos et de silence pour nos défunts. // - Là se sera se retrouver avec des inconnus à jouer. De tte façon on y changera rien et vu le plan à souhaiter que l'aire de jeux soit en retrait. // - C est stupide !! Aucun respect.. ca sera sympa de se recueillir avec autour des gamins qui braillent et qui jouent au ballon . Risque de dégradations. en plus. Pffff.... // - Je n'est aucune envie de voir mes enfant jouer dans un cimetière ! Il y a la couler verte pour les jeux. // - Sa évitera aux salle gosse de courrir sur les tombes mais ou va t'ont grrrrr // C grave la aucun respect  //  Ils aimeront sûrement les films d'horreurs en grandissant  //  n'importe quoi !!!! //  C'est du vraiment n'importe quoi Non mais où on va .....  // Pourquoi pas un chamboule tout avec les urnes funéraires  //  Pitiée c'est une blague? Manque de respect  //  Une aire de jeux dans le cimetière ces quoi ces connerie  //  [et le meilleur pour la fin, avouez que vous ne vous y attendiez pas :] Et le pire on paie des impôts pour ça !!!!

    Mais aussi :

    - Pourquoi la mort serait -elle triste? Devons - nous penser à la mort que tristement? Doit - elle être austère, moche, vilaine? Que j’aimerai reposer comme au Mexique ou aux États Unis sous un tapis d’herbe fraîche! Un banc accueillerait mes visiteurs et je pourrai entendre des rires d’enfants...

    - J'ai été en Nouvelle-Zélande et, là-bas, on peut jouer sur l'aire des monuments au mort des guerres, pique-niquer, etc. Je trouve ça génial car, contrairement à ce qu'on pourrait penser, ça crée un lien entre les personnes de cette génération et l'actuelle. En France, quand il est question de respect en général, il y'a toujours un côté plus ou moins austère. Je serai un de ces homme mort et honoré par rapport à une guerre, je préfère que les gamins joue ou pique-nique près de ma tombe histoire de dire que la vie continue.

    Sur une cinquantaine de commentaires, trois sont favorables au projet et parmi ceux-ci, deux émanent de personnes qui ont vu du pays et sont capables d'argumenter. On aperçoit là une des limites du "participatif" : l'opinion publique est souvent conservatrice quand elle n'a pas d'autres références que ce qu'elle a tous les jours sous les yeux. Les élus doivent-ils la suivre, au motif que "c'est ce que les gens veulent", ou la précéder en montrant qu' "un autre monde est possible" ?

    Et puisqu'il est beaucoup question de "respect" des chers disparus, vous trouverez ici dans ce blog un texte rappelant que les cimetières en ont vu de toutes les couleurs, même en Bretagne, aux temps où l'on avait de la religion.

    Photo : typiquement le genre de cimetière - parc public où des gens risquent de venir pique-niquer, balader leur chien ou jouer au ballon...

     


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  • L'urbanisme tactique et les sociotopesJ'ai assisté aujourd'hui à un "webinaire" (conférence / débat par internet) sur l'urbanisme tactique, organisé par l'association américaine NACTO (National Association of City Transportation Officials), qui anime un réseau international sur les manières "alternatives" de concevoir les déplacements, en partant des besoins de l'usager et en privilégiant les déplacements doux. Leurs publications sont d'une qualité remarquable, en particulier leur "Urban street design guide" qui devrait être offert à tous nos ingénieurs travaillant sur la voirie des villes.

    Les présentations font voir des quantités d'exemples passionnants à travers le monde, ayant en commun de débuter par des initiatives locales avec les moyens du bord ("pop-up"), puis d'embarquer les autorités, convaincues du bien-fondé de ces actions qui arrivent à enclencher de profonds changements. Mon propos n'est pas de présenter ces L'urbanisme tactique et les sociotopesexemples, qu'on trouve à la pelle sur internet (ainsi que dans l'excellent livre "Reconquérir les rues", de Nicolas Soulier), mais de m'arrêter sur un point de méthode qui me semble important : la nécessité de mesurer ce que l'on fait.

    Une des présentations commente cette phrase de M Bloomberg, mécène de NACTO et ex-maire de New-York : "If you can't measure it, you can't manage it" (Si vous ne pouvez pas le mesurer, vous ne pouvez pas le gérer). L'idée de base est que toute initiative doit s'accompagner d'outils de mesure, de manière à ce qu'à partir d'une situation initiale donnée (et mesurée), on soit capable d'évaluer les changements induits par les initiatives et de rectifier le tir si nécessaire. Cela permet aussi de communiquer et de débattre avec des contradicteurs sur la base de données sérieuses et pas sur des impressions "au doigt mouillé". Appliqué par exemple au réaménagement d'un carrefour, cela implique par exemple, "avant" et "après", de comptabiliser et cartographier les flux et les surfaces, d'évaluer la proportion de différents types d'usagers et de modes de déplacement, de recenser les accidents, etc. Aussi sympathiques soient-elles, des initiatives spontanées de réaménagement d'espaces publics risquent fort de ne pas s'installer dans la durée si elles ne sont pas accompagnées d'outils de mesure. Là-dessus, on peut sûrement faire confiance au milliardaire Bloomberg, qui doit connaître l'importance de savoir compter.


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