• Bruckner, Platon et la parole des enfantsComme beaucoup d'intellectuels, l'essayiste Pascal Bruckner est un ardent défenseur des Libertés. C'est pourquoi il pourfend les dictatures, mettant d'ailleurs un talent particulier à attaquer celles qu'il invente lui-même, ce qui lui facilite l'entreprise de démolition. Le procédé est simple et efficace : vous prenez une thèse qui vous déplaît, vous la caricaturez à gros traits, vous lui donnez un statut de religion que vous dotez de Grand Prêtres et de Saintes Écritures, vous assaisonnez de quelques éléments de langage en vogue ("pensée unique", "police de la pensée", "bien-pensance"...), vous pimentez avec quelques citations de bons auteurs, puis vous montez en neige. Si vous avez une bonne plume, comme c'est le cas de M. Bruckner, vous obtenez sans peine un livre facile à lire qui prendra place en tête de gondole dans les Leclerc Médias, et vous aurez une bonne chance de passer chez Ruquier.

    Notre auteur pratique aussi des formes plus concises. Ainsi, seul contre tous, il entreprend courageusement de massacrer Greta Thunberg, dans un pamphlet publié par Le Figaro le 10 avril et intitulé "Greta Thunberg ou la dangereuse propagande de l'infantilisme climatique". Mlle Thunberg, 16 ans, a en effet une tête qui ne lui revient pas (un "visage terriblement angoissant"), elle récite un "catéchisme" (*) qui aurait été écrit par d'autres, et surtout, elle menace les hiérarchies naturelles. Aaah, nous y voilà. M. Bruckner sait y faire avec les lecteurs du Figaro : il sait que lorsqu'on place le mot "hiérarchie" sous leur nez, ils se mettent à frétiller de la queue. Et il leur offre une référence à Platon, qui, dans la République,"met en garde contre l'excès de liberté : quand le père traite son fils comme un égal, quand les maîtres flattent les disciples et que les vieillards imitent la jeunesse". Il est bien commode, ce Platon qui incarne la sagesse des Anciens : on s'en sert aujourd'hui pour légitimer les "hiérarchies naturelles" qui fondent l'ordre social, on pourra le ressortir demain pour justifier l'oppression des femmes qui étaient pour lui essentiellement destinées à la reproduction (**), et pourquoi pas l'esclavage, qui était aux yeux de Platon dans l'ordre naturel des choses.

    L'inversion des hiérarchies, voilà donc la source de tous nos maux depuis mai 68, et si la parole des enfants, des adolescents ou des "pas normaux" doit désormais égaler celle du pater familias (***), nous courons à la catastrophe. Puisque ce désastre semble inéluctable, malgré les efforts de M. Bruckner et du Figaro pour défendre les valeurs traditionnelles, autant précipiter les choses et préférer Maxime Le Forestier, humble rimailleur, à l'éminent Platon :

    "Ce monde, je l'ai fait pour toi", disait le père.

    "Je sais, tu me l'as dit déjà", disait l'enfant.

    "J'en demandais pas tant.

    Il est foutu, et je n'ai plus qu'à le refaire,

    Un peu plus souriant

    Pour tes petits enfants".

    ___________________________________

    (*) Il est aussi question dans l'article des "adorables petites têtes brunes ou blondes récitant pieusement les slogans que leurs parents leur avaient appris". Toujours le registre religieux... Si Bruckner a quelque chose contre les religions, il peut peut-être proposer au Figaro un article à ce sujet ?

    (**) "Quoi qu'elles entreprennent, elles le feront moins bien que les hommes" (Platon, La République).

    (***) L'homme de plus haut rang dans une maisonnée romaine, qui détenait la puissance paternelle sur sa femme, ses enfants et ses esclaves.

    NB : l'article de Bruckner est éreinté par Slate, c'est ici.


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  • Sociotopes en milieu boiséLa recherche des sociotopes par des indices de présence ancienne est un sujet qui a souvent été abordé ici. Ces indices ne sont pas toujours simples à interpréter : on voit bien qu'il s'est passé quelque chose, mais quoi ?

    Recherchant la semaine dernière des terriers de blaireaux dans des bois le long d'une lisière urbaine, je tombe sur d'étranges vestiges. D'abord (photo du haut), autour de traces d'un feu, un curieux mobilier constitué de palettes, de récipients métalliques rongés par la rouille et d'un chariot à roulettes du genre de ceux qu'on trouve dans les hôpitaux - rien à voir avec le chariot de supermarché, si pratique pour faire des grillades une fois correctement découpé. Sur ce Sociotopes en milieu boiséplateau est posée une plaque en bois  avec une fleur soigneusement sculptée au couteau. Puis, un plus loin, mon regard est attiré par un bac en plastique à moitié fondu ainsi que par des pages imprimées. Le lieu s'annonce prometteur, car c'est le genre d'endroit où l'on peut s'attendre à trouver les restes d'un magazine de charme. En réalité, il y a là un Petit Larousse à moitié calciné, édition 1960 à vue de nez, dont le vent éparpille les pages. La présence d'une grille, de charbon de bois et de quelques canettes de bière confirme qu'il y eut là de modestes libations, conclues par une tentative d'incinération d'un dictionnaire qui alimenta peut-être, on aimerait le croire, les conversations autour du feu. Une observation plus méthodique des débris, à la manière des archéologues, serait nécessaire pour en savoir plus. Mais pour le moment, je retourne à mes blaireaux.


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  • L'"escalier des filles" : une initiative pour réfléchir et débattreEt voici le texte annoncé dans le précédent article. Je souligne le fait que cette expérience correspond exactement à "ce que les filles voulaient", sachant que les professionnels impliqués n'avaient pas forcément le même point de vue (voir au bas du chapitre "Les effets"). On peut ne pas apprécier le "rose Barbie", ou le côté "discrimination positive", ou les caméras de surveillance, ou la présence policière. Mais l'expérience pose des questions très intéressantes.

    La place Gustav Adolf se trouve dans le quartier de Söder à Helsingborg. Alors que les jeunes filles constituaient le groupe qui souffrait le plus de problèmes d'insécurité dans ce quartier, la ville d'Helsingborg a souhaité associer ce groupe cible au choix des mesures à prendre. La ville travaillant par ailleurs avec une boîte à outils pour renforcer l’égalité des sexes, l'opération est devenue un projet pilote pour évaluer la méthode de travail. La boîte à outils était destinée à obtenir davantage d’endroits utilisables par les filles, car ce sont généralement les hommes qui utilisent actuellement les espaces publics aménagés à Helsingborg.

    La ville d'Helsingborg, en collaboration avec l'agence d'architecture Tengbom et une chercheuse en genre, a invité 15 filles d'un collège (env. 14 ans) à participer à un travail de co-construction dans lequel l'expérience des lieux et des besoins des jeunes filles influerait sur les actions à mener. Les filles participantes ont signalé trois lieux nécessitant des améliorations, dont la place Gustav Adolf.

     

    LA CONCEPTION DU TJEJTRAPPAN 

     

     Cette place est un lieu central de Söder, avec des arrêts de bus, des commerces, des logements et des flux de passants. Au vu des théories d'analyse urbaine sur ce qui crée de la sécurité, le site pouvait a priori être considéré comme sûr, d'autant que la ville avait déjà travaillé sur l'éclairage et l'éclaircissage de la végétation sur le site. Cependant, la description du lieu par les filles montra qu'elles évitaient de descendre à l'arrêt de bus de la place et qu'elles préféraient le faire une station avant ou après, car elles craignaient d'être harcelées par des hommes appartenant à un groupe qui tentait de contrôler les lieux. Le projet et le type d’action visaient donc à influencer les attitudes et à accroître le sentiment d’appropriation des filles par rapport à l’endroit. Au cours de trois ateliers, les filles élaborèrent diverses propositions en réalité virtuelle, en vue de créer un lieu sûr où elles pourraient attendre le bus.

     

      Le processus aboutit à une installation sous la forme d'un escalier rose comportant des messages positifs sur chaque marche et d'un "trou pour crier", où les passants pourraient crier leurs frustrations au lieu de se battre et de vandaliser. L'installation symbolise la vision par les filles d'un lieu d'inclusion, de justice et d'égalité. La couleur rose et l'idée de monter des escaliers visaient à attirer les filles et les enfants qui voulaient jouer. En haut des escaliers, une fausse caméra de surveillance était également été placée, pour symboliser le souhait des filles de voir des caméras de surveillance et la police sur place.

     

      Lors de l'inauguration des escaliers se trouvaient sur place un DJ et le chef de la police locale, qui se tenaient en haut de l'escalier selon les souhaits des filles. A côté des escaliers, il y avait déjà un ensemble de jeux, lié à un autre projet de la ville qui voulait inciter les enfants à rester sur la place.

     

    LES EFFETS

     

      Selon la ville d'Helsingborg et Tengbom, les escaliers ont surtout servi à créer un lieu sûr pour les jeunes filles sur la place, tout en remettant en cause le rapport de force qui prévalait. Comme pour les jeux installés sur la place, le but était d'activer le site et d'attirer de nouveaux groupes qui n'utilisaient généralement pas le site.

     

      Dans ce projet, il apparaît clairement que les effets du processus sont au moins aussi importants que la fonction de l'escalier en tant qu'aménagement physique. Tengbom et la chercheuse ont ainsi constaté chez les participantes un fort développement de leur confiance en elles, ainsi qu'une confiance accrue en leur capacité à formuler des arguments et à défendre leur point de vue : "Nous apprenons à défendre notre opinion, à parler à des adultes, et à nous défendre nous-mêmes. Je garderai cela en moi toute ma vie», déclare ainsi une des participantes.

     

      Selon l'association "Tryggare Sverige" (Suède plus sûre), une des principales raisons pour lesquelles les gens vivent l'insécurité aujourd'hui vient d'un manque de confiance dans leur capacité à prévenir la délinquance ou à en gérer les conséquences.

     

      Lors de l'inauguration, il est apparu que l'escalier avait réussi à influencer le rapport de forces. L'un des hommes qui exerçaient jusque là le contrôle du lieu a fait savoir aux représentants de la Ville et de Tengbom qu'il pourrait intervenir pour protéger les filles si elles rencontraient un problème de sécurité.

     

      Lorsqu'on demanda aux instigateurs du projet s'ils auraient choisi de faire autre chose, ils répondirent qu'il aurait été intéressant de permettre à davantage de groupes, par exemple des jeunes hommes ou des personnes âgées, d'effectuer un processus similaire pour voir si le résultat aurait été différent. Cela aurait également pu montrer que différents groupes avaient la possibilité de cohabiter dans le lieu.

      

    LES INTERVIEWS PLACE GUSTAV ADOLF

     

      Lors des entretiens sur le site, il est apparu que l'escalier des filles contribuait à créer une atmosphère positive et à donner le sentiment que quelque chose se passait ici. Cela concernait également le coin de jeux pour enfants et les efforts de la ville pour mieux éclairer les lieux. Cependant, la majorité des répondants étaient sceptiques quant aux effets de ces initiatives sur la sécurité à long terme, car le trafic de drogue reste présent et contribue à créer une atmosphère menaçante sur la place. Beaucoup de gens pensaient cependant qu'il était important de soulever le problème.

      

    OBSERVATIONS

     

    Des observations ont été faites sur l'utilisation des lieux en soirée. Une des filles a été chargée de cartographier l'utilisation des escaliers pendant un mois au cours de l'été 2018. Il apparut que femmes, hommes et enfants utilisaient les escaliers comme sièges, pour grimper, jouer et attendre le bus. En revanche, lors de la visite de décembre 2018, l'escalier ayant été déplacé sur un autre site, il y avait peu de gens sur la place, à part des gens attendant le bus.

     

      Les entretiens et les observations montrent que l’escalier des filles et d’autres initiatives ont donné des résultats concrets : davantage d’enfants et de jeunes familles se sont rendus sur la place ou s’y sont arrêtés. Le fait que ces groupes deviennent plus visibles dans les lieux publics affecte directement le sentiment de sécurité des jeunes filles, selon les filles qui ont participé au projet. D'une manière générale, les effets sont difficiles à déterminer car les problèmes de la place Gustav Adolf sont plus complexes. Cependant, il est clair que le processus lui-même a créé une confiance en soi parmi les filles participantes, et que cela leur permet de s'approprier plus fortement la place dans les négociations permanentes sur l’équilibre des pouvoirs dans ce lieu.

     

       CONCLUSIONS

     

      1. Ce nouveau mobilier a attiré plus d'enfants et de familles avec enfants sur le site, et a incité davantage de passants à s'arrêter.

      

    Les jeunes filles ont déclaré que la présence d'enfants et de familles avec enfants était particulièrement importante pour leur impression de sécurité. Tant l'escalier que les jeux à côté de celui-ci ont réussi à attirer de nouveaux groupes et à les faire rester sur la place. Les installations ont ainsi permis d'activer le site. Selon les passants, le Tjejtrappan est parvenu à envoyer un message positif et à soulever la question importante du droit de chacun à profiter de l'endroit.

      

    2. L'endroit reste un territoire pour les groupes d'hommes qui veulent contrôler le lieu, mais l'escalier a défié le rapport des forces

     

      Du fait que l'escalier des filles était une installation temporaire, il n'y avait aucune raison de penser que celle-ci garantirait une sécurité accrue à long terme. Il existe encore des groupes d'hommes qui souhaitent "s'approprier" le lieu, ce qui affecte l'envie que peuvent avoir d'autres personnes d'y rester. Cependant, Tjejtrappan a réussi à remettre en question le rapport de forces actuel, ce qui est très clairement apparu lors de l'inauguration.

      

    3. Pour casser le contrôle, les jeunes filles voulaient des arrêts de bus protégés, une surveillance par caméra et une présence accrue de la police sur la place.

     

      Afin d'influencer pleinement le contrôle exercé par les hommes d'un groupe, les participantes ont voulu avoir des arrêts de bus en forme de dôme, complètement protégés. Mais aussi une caméra de surveillance au sommet de l'escalier de la fille et la présence permanente d'un agent de police sur la place.

     

      Document Spacescape / ArkDes, "Analyse des effets de quatre aménagements de sécurité dans des environnements urbains", 7 mars 2019, 30 pages. Photo Sven-Erik Svensson. Traduction JP Ferrand, 12 avril 2019

     


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  • L'"escalier des filles" transforme une place d'HelsingborgSpacescape, le bureau d'études dirigé par Alexander Ståhle, vient de publier un rapport analysant quatre initiatives prises en faveur de la sécurité d'espaces publics urbains. L'une de ces opérations concerne un quartier périphérique de la ville suédoise d'Helsingborg (110 000 habitants), dans lequel une place "tenue" par des groupes d'hommes était vécue comme désagréable voire peu sûre par les filles. Un travail de concertation et de co-construction de projet avec celles-ci, conduit par la Ville et un cabinet d'architectes, a débouché sur la réalisation du "Tjejtrappan", "l'escalier des filles", que l'on voit ci-contre en photo.

    Le rapport présente la manière dont cette opération a été menée et analyse les résultats obtenus. Davantage d'informations lorsque j'aurai traduit le document. Pour patienter, d'autres photos ici.


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  • La rue(suite de la traduction de "The Social Life of Small Urban Spaces", de William H. Whyte, ouvrage principalement consacré à l'analyse du fonctionnement des "plazas" new-yorkaises).

    Maintenant, nous en arrivons à l'espace-clé pour une plaza. Il n'est pas sur la plaza : c'est la rue. Les autres aménités que nous avons évoquées sont certes importantes - les lieux pour s'asseoir, le soleil, les arbres, l'eau, la nourriture... Mais elles peuvent être ajoutées, tandis que la relation à la rue est totale, et c'est de loin le facteur le plus déterminant.

    Une bonne plaza commence au coin de la rue. Si c'est un coin animé, il a déjà sa propre vie sociale. Les gens ne vont pas se trouver là juste pour attendre de pouvoir traverser. Certains vont être engagés dans une conversation, d'autres seront dans une phase d'au-revoir prolongé. S'il y a un vendeur à ce coin, des gens vont s'agglutiner autour de lui, et il va y avoir un flux considérable dans les deux sens entre la plaza et le carrefour.

    L'activité sociale dans un carrefour est un grand spectacle, et un des meilleurs moyens d'en tirer le maximum, c'est encore de ne pas l'empêcher. Une position en première ligne est l'idéal, et si on peut s'y asseoir, c'est là qu'il va y avoir le plus de monde. Trop souvent, malheureusement, il n'y a pas moyen de s'asseoir et quelquefois, il s'en faut de si peu que c'en est enrageant : il suffit d'un simple barreaudage au-dessus d'une assise. Au General Motors Building sur la 5è Avenue, par exemple, la corniche de devant borde une des meilleures scènes sociales. Elle serait éminemment asseyable si seulement on n'y avait pas mis un barreau, placé exactement à 14,5 cm du rebord. Cinq centimètres de plus, et vous pouviez vous y asseoir confortablement. Les corniches inclinées présentent des difficultés similaires, surtout quand elles vont avec des buissons épineux.

    Un autre facteur clé pour la rue, c'est la présence de magasins de détail, de devantures, de signes qui attirent l'attention, de portes d'entrée, de gens qui entrent et sortent. Les grands immeubles de bureaux ont éliminé les magasins. Ils les ont remplacés par des parois de verre à travers lesquelles vous pouvez deviner des employés de banque à leur bureau. Une seule de ces sections de rue est déjà suffisamment ennuyeuse ; leur succession, bloc après bloc, crée impression de déprime écrasante. L'Avenue des Amériques [la 6è Avenue] a tellement de plazas vides de commerces que les rares bouts de rue ordinaire qui y subsistent en deviennent carrément attirants.

    Photo : coin de rue à Manhattan.


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  • Une utilisation transfrontalière de la méthode des sociotopesEn 2018, la méthode des sociotopes a été mise en œuvre sur le territoire de la communauté de communes de Maubeuge-Val de Sambre (limitrophe de la Belgique), dans le cadre d'un projet de mise en valeur de la trame verte et bleue et de la biodiversité, comportant entre autres des opérations de renaturation de friches industrielles. Il est remarquable - parce que ce n'est pas si fréquent en France - que ce projet ait comporté un volet social, qui a été mis en œuvre grâce à la méthode des sociotopes, et il est encore plus remarquable que cette étude des sociotopes ait été conduite par les élèves d'un collège (le collège Vauban en l'occurrence), dans le cadre d'un projet européen INTERREG. Et encore plus fort, la méthode fait école de l'autre côté de la frontière.

    Un rapport d'évaluation de cette opération indique que "le recours à la participation citoyenne est remarquable dans ce projet, notamment le choix de mettre en œuvre la méthodologie des sociotopes et d'autant plus en y associant une classe du collège Vauban de Maubeuge (10 élèves de troisième), dans le cadre d'un projet académique avec l'université de Lille 1. Cette configuration a été préférée à la prestation d'un(e) sociologue seulement. (...) Les élèves ont co-élaboré le questionnaire des sociotopes et sont allés poser des questions aux habitants : sorties terrain, restitution de la concertation et enquêtes qualitatives sur la Flamenne entre février et mars 2018. 58 questionnaires ont été renseignés en porte à porte. Par ailleurs des élèves du collège Vauban ont été interrogés. Un total de 202 réponses a été analysé". Le même document précise que "la méthodologie va être transposée à la commune de Thuin en Wallonie, en partenariat avec l'institut N.D. de Thuin : prospection et visite du site pour une application des sociotopes (choix d'une esplanade de jeux en partie basse de la ville)".

    Une petite vidéo présentant les collégiens au travail est visible ici.

    Photo extraite de la vidéo.


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  • Les vieux ont-ils besoin d'espaces verts ?Il y a quelques années, une enquête "sociotopes" dans un Ehpad (établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes) m'avait beaucoup marqué. J'avais été frappé par le besoin des résidents de sortir de l'établissement, de voir d'autres gens, de contempler la mer... Je me souviens de cette dame qui allait chaque jour s'asseoir sur un banc au bord de la mer en espérant qu'une personne s'asseye près d'elle et engage la conversation. Je me souviens aussi de ces pensionnaires en fauteuil roulant qui auraient bien voulu sortir davantage, mais étaient confrontés aux problèmes de trottoirs impraticables, de traversées de rues difficiles... Et j'avais gardé de cette séance l'impression d'un grand besoin d'espaces extérieurs, de rencontres et de contemplation.

    Mais voici que cette semaine, je découvre qu'une autre commune littorale du même secteur projette de construire un Ehpad au fond d'une zone d'activités, à deux kilomètres du cœur du bourg. Les élus m'expliquent que "c'est parce que la commune dispose d'un terrain là, et que c'est commode pour y venir en voiture". Pas de vue sur mer : celle-ci est réservée à un autre projet, un établissement de thalassothérapie. Je m'inquiète de l'absence de place pour un espace vert dans le projet, ou d'objectif de créer un espace vert à proximité. On me répond que "les gens qui sont là ne sont plus capables de se déplacer", d'où il découle tout naturellement qu'il n'y a aucun motif de s'embêter avec ces histoires d'espaces verts ou de chemins de promenade - l'essentiel est qu'on puisse venir en voiture et qu'il y ait de la place pour se garer.

    Dans cette commune qui est un peu le Neuilly local, et où un quartier peuplé de médecins est appelé "Le trou de la Sécu", on a le sens des hiérarchies naturelles et on porte haut les "valeurs" d'une certaine pensée politique : la vue sur mer et la proximité des équipements, c'est d'abord pour ceux qui peuvent payer. Les vieux qui n'ont pas d'autre choix que l'Ehpad, on peut toujours les parquer dans un coin d'où ils ne risquent pas de sortir. Confortablement assis dans un fauteuil, et à l'abri du vent du large, ils auront tout loisir d'y méditer sur la phrase de Montaigne : "A mesure que la possession de vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine".


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  • Espaces verts et santé mentale : à propos d'un tweetNotre vénéré maître ès-sociotopes Alexander Ståhle re-tweete aujourd'hui un tweet émanant du Forum économique mondial et intitulé "Growing up near green spaces is good for your mental health as an adult". Je me demande aussitôt ce que je peux en tirer pour ce blog, sachant qu'il y a aujourd'hui pléthore d'études sur les bienfaits des espaces verts et qu'il n'est pas forcément utile d'en saturer nos lecteurs. Je prends donc le temps de remonter à la source de cette information, qui est en l'occurrence un rapport de chercheurs de l'université d'Aarhus (Danemark) publié en février 2019. Et ceci me permet de constater que l'affaire est un peu plus compliquée qu'il n'y paraît.

    En collectant des informations portant sur un million de Danois nés entre 1985 et 2003, et en les reliant à des données satellitaires représentant la densité de végétation autour du domicile de toutes ces personnes durant leur enfance, les chercheurs ont entrepris de voir s'il existait des corrélations entre le degré de "verdure" de l'environnement et le risque de développer à l'âge adulte une des 16 pathologies mentales prises en compte. Le sujet est évidemment complexe, car il est par exemple apparu difficile de distinguer entre les types d'espaces "verts" et de savoir, par exemple, si des parcs ou des landes étaient plus favorables à la santé mentale que des champs ou des forêts.

    Il est apparu qu'aucune corrélation n'est possible pour certaines maladies mais que pour d'autres, "une plus grande exposition aux espaces verts durant l'enfance réduisait de 15 à 55% le risque de pathologies mentales à l'âge adulte, en fonction du type de pathologie". Il est ainsi mentionné "une forte association entre le manque d'espaces verts et l'alcoolisme", ce qui ne manque pas de surprendre quiconque a connu les ravages de l'alcoolisme dans les vertes campagnes bretonnes, lesquels ont fait les beaux jours de maints établissements psychiatriques. On nous indique par ailleurs que "les enfants grandissant dans un environnement urbain avec des arbres, des plantes et de l'herbe sont apparus moins exposés à développer plus tard des maladies mentales que ceux vivant dans des environnements ruraux ou urbains moins verts". Cette phrase (qui n'est pas extraite du rapport, mais de la présentation qu'en fait le World Economic Forum) est intéressante, car elle suggère qu'il puisse exister des environnements ruraux difficiles à vivre et, pourquoi pas, traumatisants pour les enfants, un thème que nous avons abordé plusieurs fois ici. Au passage, ce constat contraste avec la photo qui illustre l'article, dans laquelle on voit un paysage supposé bucolique de ferme danoise isolée au milieu des champs. Sous le soleil, ça peut encore aller, mais en hiver, on doit se sentir mieux à Copenhague dans la "jungle urbaine" évoquée par l'article, dont la présentation pourrait donner l'impression qu'il vaut mieux vivre à la campagne qu'en ville. En réalité, le rapport des universitaires plaide en faveur de la "ville dense et verte" bien plus qu'en faveur de la vie à la campagne, et appelle les planificateurs à soigner l'offre d'espaces verts et de lieux de rencontre dans tous les projets urbains.

    Illustration :  "Cette figure montre le lien entre le risque relatif de développer une pathologie mentale de toute nature et l'exposition aux espaces verts durant l'enfance, considérée au travers du degré d'urbanisation. Les données ont été analysées pour chacune des cinq catégories d'urbanisation (Capital center n = 56 650, Capital suburb n = 124,193, Provincial city n = 90,648, Provincial town n = 265,570, and Rural n = 376,525). L'index de végétation normalisé (NDVI) a été recalculé en déciles et des modèles figurés en noir ont été introduits dans chaque classe d'urbanisation pour déterminer l'association entre les espaces verts et les maladies mentales. Un modèle additionnel, en gris, a été introduit pour chaque classe d'urbanisation dans le but d'un ajustement au statut socio-économique des parents."


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