• Hudson Yards et ses "espaces ouverts"Un des charmes de ce blog est qu'il nous balade ces temps-ci entre les ambiances contrastées des campagnes bretonnes et de New-York, grâce aux textes de notre cher W.H. Whyte. Restons aujourd'hui encore à New-York, pour commenter un grand article paru hier 14 mars sur le site du New York Times et qui éreinte en beauté un projet urbain appelé "Hudson Yards". Avec son coût de 25 milliards de dollars, c'est l'une des plus grosses et coûteuses opérations d'urbanisme conduites à New-York dans les dernières décennies. Ce projet, en partie réalisé, associe des bureaux, des logements et des commerces dans un quartier de Manhattan longtemps resté vide, entre la rive de l'Hudson, la gare de Penn Station et l'extrémité nord de la célèbre High Line, promenade urbaine qui fut présentée ici en 2013.

    Le critique du NYT n'est pas tendre avec l'architecture de cette "gated community" pour ultra-riches où chaque immeuble est conçu comme un logo publicitaire, l'ensemble faisant penser à des bouteilles de parfums posées sur une étagère.  Mais plus que ces considérations esthétiques, ce qui nous intéresse ici, ce sont les aspects planification urbaine et espaces publics. Et là-dessus, Michael Kimmelman se montre virulent, considérant que la ville de New-York, rompant avec une longue tradition planificatrice dont témoignent d'ailleurs les textes de Whyte, a abandonné le terrain aux promoteurs, leur imposant seulement une vague obligation de laisser la moitié de l'espace sans constructions. Au lieu de se composer finement avec la trame des rues et du bâti alentours, comme le fit par exemple le Rockefeller Center en 1930, tout ce quartier s'affiche "en rupture" (une expression chère aux architectes) avec son environnement, cherchant à épater le bourgeois et à l'attirer vers le centre commercial implanté en plein  milieu. Les gratte-ciel, qui donnent l'impression d'avoir été posés au hasard et sans plan d'ensemble, ne laissent subsister qu'un espace public résiduel et souvent plongé dans l'ombre. Un paysagiste a actuellement la lourde tâche de tenter d'humaniser un peu cet environnement oppressant. Prenant pour référence le Rockefeller Center, Kimmelman rappelle que "l'architecture sans composition urbaine n'est que de la sculpture" et que "le succès d'un quartier et de ses activités commerciales repose sur ce qui se passe au niveau de la rue", déplorant que Hudson Yards ne tienne pas compte de ces principes.

    Pour l'auteur, Hudson Yards témoigne à la fois d'une conception strictement marchande de la ville, et de l'incapacité des autorités locales à imposer aux opérations d'aménagement un intérêt général qui ne se résumerait pas à la somme d'intérêts financiers privés. Reste à voir si les New-Yorkais, en fonction de l'usage qu'ils feront de ce nouveau quartier, parviendront à apporter un peu d'humanité au milieu de cet amas "de verre, d'acier, d'ombre, de béton, de gigantisme et d'incohérence". Enfin, l'article se conclut par une note franchement positive : un avantage incontestable de ces nouveaux gratte-ciel, c'est qu'en montant à leur sommet on n'est pas incommodé par la vue du quartier. Cette bonne blague avait servi il y a longtemps pour la tour Montparnasse, elle est décidément increvable.

    Photo (NYT) : "C'est une relique d'une pensée datée, des années 2000, pratiquement vide de toute composition urbaine, qui refuse de se fondre dans le maillage de la cité".


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  • Sociotopes et orientations d'aménagement dans les PLUNous avons déjà évoqué à diverses reprises la difficulté de créer du sociotope ex nihilo, notamment dans de futurs quartiers dont le mode de vie et les besoins des habitants ne sont pas encore connus. C'est un des problèmes auxquels sont confrontées les personnes qui réalisent, dans le cadre des Plans locaux d'urbanisme, des "orientations d'aménagement et de programmation" (OAP). Ces documents, dont on rappelle qu'il n'ont pas un caractère prescriptif, peuvent prévoir des parcs, des jardins publics, des terrains de jeux ou autres lieux d'activités et de convivialité, dont la réalisation sera à la charge de l'aménageur. Mais dans la pratique, on peut avoir affaire au meilleur comme au pire, en fonction du degré d'implication ou de négligence de l'aménageur.

    Une illustration de ces difficultés est donnée par l'OAP ci-contre. Le rectangle vert est destiné, selon la légende, à devenir un "Parc central / lieu de vie et d'appropriation / Poche verte conviviale et ludique". Cet espace a l'avantage d'être placé en situation relativement centrale et a des chances d'être à la fois bien visible et commodément accessible. Ce sont là des clés du succès, mais cela ne suffit évidemment pas. La superficie indicative, telle que mesurée sur le plan, est d'environ 2500 m². Ce n'est pas énorme, mais cela peut permettre d'accueillir diverses fonctions. Reste à savoir comment l'espace sera aménagé et équipé, et surtout, s'il sera suffisamment flexible et polyvalent pour répondre à des besoins susceptibles d'évoluer progressivement. On peut aisément imaginer divers scénarios-catastrophe, allant de la pelouse-défécodrome à chiens, à un "paysagement" encombrant et stérilisant. Une solution serait peut-être de ne pas trop se presser pour aménager cet espace et d'enquêter auprès des habitants du quartier adjacent, pour savoir de quoi ils auraient besoin et ce qu'ils aimeraient trouver ici. Cela pourrait déjà apporter quelques éléments de contenu, tels qu'un espace pour des jeux de ballon ou des troncs d'arbres pour permettre aux enfants d'y grimper. Mais cette manière de procéder n'est pas tellement dans les mœurs, et l'intérêt de l'aménageur (la recherche du moindre coût) peut rejoindre les attentes des adultes (avoir un espace qui se contente d'être vert et "propre", comme on dit ici) pour produire un lieu parfaitement stérile. On aperçoit ici comment les intentions généreuses d'une OAP pourraient être tenues en échec si la diversité des attentes (y compris celles des enfants !) n'est pas prise en compte.

    Au nord et au sud de ce "parc central" apparaissent des carrés de couleur ocre, dont la légende indique qu'il s'agit de "Placette / Stationnement visiteurs / Mutualisation des ordures ménagères". Ici, il semble que la formulation un peu fourre-tout risque de produire des lieux peu attractifs : la notion de "placette" est sympathique et peut correspondre à des lieux de rencontre, mais le risque de voir ces petits espaces encombrés par les voitures et les conteneurs à ordures n'est pas mince. Rendez-vous dans quelques années, lorsque le programme aura été réalisé, pour voir comment tout cela fonctionne en vrai.


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  • La nourriture (suite)(Suite de la traduction de "The Social Life of Small Urban Spaces", par William H. Whyte)

    Nous avions proposé que les règles d'urbanisme à New-York imposent de réserver des emplacements pour de la restauration de base sur toutes les nouvelles plazas ainsi que dans les parcs. La commission de l'urbanisme trouva que cela allait un peu trop loin, et cette exigence ne fut finalement pas été intégrée. Mais des kiosques de vente et d'autres structures sont maintenant encouragés alors qu'ils auraient auparavant été considérés comme des gênes. C'est le cas des cafés en plein-air : jusqu'à 20% des espaces extérieurs peuvent leur être affectés. Ces dispositions ont aussi été rendues rétroactives pour faciliter l'installation de cafés et autres commodités sur des plazas existantes.

    Une heureuse justification de nos préconisations a été fournie par l'administration municipale elle-même. Attenant au bâtiment des services de la Ville se trouvait un vaste espace, la plaza Saint Andrews, et la présidente du conseil municipal du quartier de Manhattan, Jolie Hammer, eut l'idée d'y mettre un café de plein-air proposant de la nourriture ethnique. Elle harcela diverses organisations pour leur faire donner des tables et des chaises, et obtint de cafés et de pâtisseries de la Petite Italie toute proche qu'ils veuillent bien y installer des stands. Plus tard, elle amena des Chinois et de la soul-food [cuisine du sud des E.U.]. L'opération fut un succès immédiat, avec 500 à 600 personnes à l'heure de pointe du midi.

    Mme Hammer offrit aussi une belle leçon d'utilisation de l'espace. Au lieu de disséminer les installations à travers un grand espace, elle les regroupa et, avec la main de fer d'une bonne hôtesse, elle resserra les tables.  Il en résulta que les gens étaient très proches les uns des autres, et qu'il était difficile de ne pas faire la queue ou d'avoir à se frayer un chemin entre les tables. Très rapidement, la plaza devint un formidable lieu d'échanges entre les gens de la Ville, et sous n'importe quel critère, c'est là un des lieux les plus sociaux qui soient. Je n'ai jamais vu autant de gens engageant des conversations, se présentant les uns aux autres ou se disant bonjour ou au revoir. Si on faisait des recherches, on s'apercevrait sans doute que beaucoup de mariages et d'enfants peuvent être reliés à une journée d'été sur la place Saint Andrews.

    Photo : café de plein-air dans un jardin public de Lisbonne.


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  • Participation des enfants à l'urbanisme (suite)Il y a quelques mois, il fut question ici des initiatives prises pour impliquer les enfants d'une commune morbihannaise (Noyal-Muzillac en l'occurrence) dans un projet de revitalisation du bourg. Des entretiens avaient notamment été conduits avec les 87 élèves de CE2, CM1 et CM2 scolarisés dans les deux écoles de la commune. Depuis, le projet pour le bourg a été réalisé et validé par les élus, il est donc possible d'expliquer de quelle manière le point de vue des enfants a été intégré.

    Cette expérience est relatée en détails dans un rapport téléchargeable par le lien ci-après. Trois points essentiels sont à retenir :

    1) Les enfants ont fait part de plusieurs situations dangereuses en ce qui concerne la sécurité routière dans le bourg. Ces problèmes ont été relevés, vérifiés, et font actuellement l'objet de propositions techniques pour apporter des solutions. Il va s'agir par exemple de dispositifs ralentisseurs associés éventuellement à des aménagements facilitant les traversées de rues, type îlot central permettant une traversée en deux temps.

    2) Les enfants ont exprimé des attentes claires et cohérentes par rapport aux espaces de jeux et de loisirs (localisation, activités proposées, accessibilité etc). La municipalité a prévu d'y donner suite, en complétant l'aire de jeux pour enfants par un aménagement adapté à une tranche d'âge supérieure, ainsi qu'en réalisant des aménagements sportifs plus spécialement adaptés aux adolescents (pump track par exemple).

    3) Enfin a été validé le projet d'une "liaison verte" traversant tout le bourg du nord au sud. Destinée à former une continuité piétonne et cyclable directe, avec des traversées de rues très sécurisées, elle permettra de relier les quartiers d'habitat du nord aux espaces de loisirs du sud en passant par le centre du bourg et ses commerces. Combinée à d'autres dispositifs, elle facilitera également les trajets des enfants à pied ou à vélo vers les deux écoles. Cet aménagement bénéficiera bien entendu à tout le monde, et pas seulement aux enfants. Mais à lui seul, il permet de répondre à une partie substantielle des attentes exprimées.

    On notera pour l'anecdote que durant les entretiens, la boulangerie du bourg a été mentionnée 13 fois par les enfants comme un élément particulièrement attractif et comme un but de sortie, voire comme une occasion de profiter d'une petite marge de liberté laissée par les parents (le plaisir d'aller chercher le pain tout seul...). Un argument à opposer à tous ceux qui veulent actuellement sortir les boulangeries des bourgs pour les placer sur un giratoire.

    Le travail avec les enfants de Noyal-Muzillac ne s'arrête pas là. Il est prévu dans un premier temps de communiquer le rapport aux écoles, puis de revenir vers les enfants pour leur expliquer dans des termes simples ce qui a été retenu de ce travail et les actions concrètes qui vont en découler.

    Télécharger « NM_Enfants_Rapport_bd.pdf »

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  • Davantage de liberté dans les parcs parisiens"Paris va vous permettre de vous amuser enfin un peu dans les parcs publics" : c'est sous ce titre un peu provocateur que le site américain CityLab présente les nouvelles règles d'utilisation des espaces verts parisiens. Ce regard américain sur la question me semble intéressant, et je vous livre donc une traduction de cet article.

    Les parcs et les jardins de Paris sont peut-être beaux, mais ils n’ont jamais été les plus faciles à vivre des espaces publics. Avec leurs sentiers de graviers bien peignés, leurs arbustes soigneusement taillés et leurs plaques de pelouse derrière des clôtures en fer forgé, les jardins publics de la capitale - du moins les plus petits - ont tendance à se présenter comme des lieux ordonnés et quelque peu boutonnés. Vous pouvez vous promener, et vous asseoir avec correction sur les bancs, mais s'il vous plaît, ne vous étendez pas sur l'herbe ou ne lancez pas un frisbee.

     

    Davantage de liberté dans les parcs parisiensLes choses commencent toutefois à changer. Après une délibération à l'automne dernier, de nombreux jardins publics sont dotés de règles plus souples, et les habitants commencent à en profiter. Depuis le 1er janvier, ils peuvent davantage faire du vélo dans les parcs, jouer au ballon, pique-niquer, et même, sous certaines conditions, promener leur chien. Auparavant, seuls 77 des 490 espaces verts publics de Paris permettaient cela. Les changements résultent d'une politique municipale impulsée par la responsable des parcs, Pénélope Komitès, et font partie d'un ensemble de mesures pour rendre Paris plus verte et agréable à vivre.

    Les règles des parcs parisiens peuvent sembler draconiennes par rapport aux parcs nord-américains, mais ce n'est pas sans raisons. A part les très vastes parcs des bois de Boulogne et de Vincennes, où les règles sont nettement plus souples, les parcs et les jardins de la ville ne sont généralement pas très grands. Dans l'une des villes les plus densément peuplées d'Europe, les petits espaces verts doivent rester verts et calmes pour le plus grand nombre de gens. Si la ville permettait d'y faire n'importe quoi, ils pourraient se dégrader rapidement, comme c'est le cas dans certains jardins de Londres où les règles sont plus laxistes.

    Au plan culturel, on commence à avoir une approche plus pratique de la gestion de la nature urbaine en France. Dans la grande tradition formelle du jardin, les arbres parisiens étaient souvent taillés jusqu'à ressembler aux personnages du Guernica de Picasso, tandis que l'on s'inquiète depuis longtemps de l'effet de la boue et des feuilles sur les enfants. Cela a peut-être incité la maire Anne Hidalgo à déclarer, lors de l'inauguration d'une cour d'école "verte", que "le fait de toucher une plante ne rend personne malade".

    Cette raideur a produit quelques frustrations. Comme le note le journal Le Parisien, jusqu'à ce que le règlement soit modifié, les cyclistes se déplaçant entre le principal pôle universitaire de la ville et la Cité Universitaire devaient contourner le parc Montsouris. Et tandis qu'on n'empêche personne de manger un sandwich sur un banc, des groupes faisant la même chose risquaient d'être chassés. Sachant que les parcs sont des lieux de détente, des attitudes de ce genre gâchaient quelque peu leur fonction première.

    Les Parisiens eux-mêmes souhaitent une approche plus décontractée. Dans le but de rafraîchir la ville et de la rendre plus résiliente face au changement climatique, la mairie élargit les périodes d'ouverture des parcs, et espère pouvoir garder certains lieux ouverts 24h / 24 et 7j / 7 pendant les grandes chaleurs. Les nouvelles règles pourraient induire un changement de comportement chez les Parisiens, mais elles reflètent aussi des changements qui ont déjà eu lieu.

     L'assouplissement des règles est multiforme. Les pique-niques (mais pas les barbecues) pour les groupes de moins de 30 personnes ne nécessitent plus d'autorisation. Les cyclistes peuvent rouler là où il y a des pistes cyclables et, ailleurs, peuvent rester sur leur vélo à condition de garder un pied à terre. Au printemps, on va signaler des arbres pouvant recevoir des hamacs, tandis que les bains de soleil sur les pelouses seront autorisés du 15 avril au 15 octobre. Jusque là cette pratique était dans une zone grise : elle était encouragée sur les berges de la Seine, mais mal vue dans les parcs formels comme celui du Luxembourg. De plus, les parcs vont offrir davantage de place pour pratiquer des jeux de société et, sous certaines conditions, les chiens en laisse seront autorisés dans des petits parcs d'où ils étaient bannis. Là-dessus, les règles demeurent strictes : en laisse ou pas, les chiens resteront interdits là où il y a des jeux pour enfants, ce qui veut dire que des quantités de jardins n'accepteront pas les chiens.

    Photo du haut : pique-nique familial dans le parc de la Cité Universitaire de Paris.

    Photo du bas : le parc Montsouris.

     


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  • Place Game : les leçons d'un échecIl y a quelques semaines, la municipalité d'une ville bretonne de 17000 habitants me passe commande de l'organisation d'un Place Game (méthode déjà mise en œuvre à deux reprises dans la commune). Le but est de faire émerger, avec la participation des habitants, un projet pour un espace de 5,5 ha comportant divers équipements sportifs, dont un skate park récemment aménagé, et situé entre un lycée, un collège, un centre commercial et des quartiers pavillonnaires. L'endroit, extrêmement bien placé pour attirer du monde et notamment des jeunes, fonctionne plutôt bien dans la mesure où il assure des fonctions variées et où il est très fréquenté, mais il pose aussi divers problèmes (manque d'équipements pour l'accueil d'une plus grande diversité de visiteurs, conflits d'utilisation du skate park, conflits avec les riverains pour cause de nuisances sonores, usages nocturnes indésirables...). La Ville souhaite améliorer cet espace et peut y consacrer des fonds, mais souhaite associer habitants et usagers à l'élaboration d'un projet, d'où l'idée d'utiliser la méthode du Place Game.

    Le jour dit, en l'occurrence cet après-midi, j'engage la conversation avec le premier arrivé, qui est venu avec sa liste de doléances et espère bien ne pas être venu là pour "perdre son temps". A mesure que les participants arrivent, il apparaît que la majorité sont venus pour régler quelques comptes, notamment des riverains excédés par des problèmes de bruit. Il y a aussi des jeunes usagers des lieux qui sont là pour défendre leur utilisation de certaines parties du site, notamment un terrain de basket visiblement litigieux en raison de la proximité d'habitations. Il apparaît aussi que plusieurs participants se sont dispensés de l'obligation d'inscription préalable.

    J'expose les modalités de l'opération, insistant sur le fait que le respect des règles du jeu (travail par groupes, grille d'analyse, temps limité etc) est impératif, et que si des personnes n'acceptent pas ces règles, il vaut mieux qu'elles ne participent pas. Cette mise au point suscite des "mouvements divers", car une majorité de gens, pourtant bien informés par voie de presse, sont venus pour vider leur sac - "On connaît déjà les lieux", "On n'est pas venus pour ça", "On sait ce qu'il y a à faire", etc. L'ambiance commence à tourner au vinaigre, une élue présente appelle le maire qui arrive rapidement et qui, rompu à ce genre de situation, engage le dialogue classique entre  l'élu local et des concitoyens mécontents. Au bout d'une heure, il est convenu d'un commun accord d'annuler l'opération, du fait que la méthode initialement prévue se révèle inappropriée dans ce contexte. On en revient à un mode de fonctionnement classique : la Ville fera des propositions, lesquelles seront soumises aux riverains et usagers, etc.

    Bien que cet échec soit évidemment désagréable, notamment pour les personnes venues là sans préjugés mais avec simplement l'envie de participer à un travail collectif, il est instructif à divers égards. Il rappelle d'abord que le Place Game, outil au service d'une démarche de "Placemaking", a été conçu au service de communautés d'habitants qui prennent d'eux-mêmes l'initiative de monter un projet - son utilisation à l'initiative des pouvoirs publics n'est donc pas assurée de fonctionner. En second lieu, la méthode apparaît difficilement praticable dans un contexte conflictuel. Elle pourrait certes permettre de résoudre des conflits d'usages, par les vertus de l'analyse méthodique, de l'échange et du travail en commun, mais si les participants en rejettent les règles, le blocage est assuré. Enfin (last but not least !), nous sommes en France, royaume du service public "presse-bouton" et des pratiques descendantes de l'aménagement du territoire. A cet égard, l'arrivée du maire,"deus ex machina" tombant du ciel pour calmer les esprits et annoncer que la collectivité va prendre les choses en mains, est éminemment révélatrice d'un mode de fonctionnement bien ancré dans les mentalités : à la fin des échanges, plusieurs participants étaient d'ailleurs satisfaits que l'édile ait été là pour entendre leurs revendications - à charge pour lui de s'en débrouiller.


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  • La nourriture (suite)(Suite de la traduction de "The social life of small urban spaces", par W.H. Whyte, publié en 1980)

    Sur la nourriture, la ville de New-York n'est pas aussi rigoriste que d'autres. Beaucoup de villes ont des réglementations qui interdisent non seulement la vente à l'air libre, mais aussi la consommation sur place. Si vous interrogez les officiels à ce sujet, ils vous racontent des choses horribles sur ce qui risquerait d'arriver si les règles étaient allégées - les dangers d'une nourriture malsaine, les épouvantables problèmes de déchets, etc. En partie à cause de ces restrictions, la plupart des plazas (*) construites depuis une décennie ne proposent rien pour permettre de consommer à l'extérieur. Les rares à offrir quelque chose ont dû faire œuvre de pionniers. Ainsi, la First National Bank de Chicago s'est aperçue que même pour offrir une commodité aussi élémentaire qu'un vendeur de pop-corn, il fallait une dérogation spéciale de la Ville.

    La nourriture attire des gens qui attirent davantage de gens. Nous avons eu une excellente occasion d'observer cet effet par des expérimentations semi-contrôlées que nous avons faites sur une nouvelle plaza. Au départ, il n'y avait pas de nourriture. Peu de gens utilisaient le lieu. Sur nos conseils, le gestionnaire a installé un marchand ambulant. Ce fut un succès immédiat - par contre, un marchand de fleurs fut un échec. Davantage de gens arrivèrent. Un ambulant s'installa sur le trottoir, puis un autre. Les affaires continuèrent à prospérer pour les trois vendeurs. Ensuite, le gestionnaire obtint que le restaurant de l'immeuble puisse ouvrir un petit café en extérieur. Les gens continuèrent d'affluer, bien au-delà des seuls utilisateurs du café.

    Dans ce domaine, l'effet de levier optique est spectaculaire. Pour les accessoires de base, on a juste besoin de quelques piles de chaises pliantes et de tables. Répandez-les dans l'espace, ajoutez des parasols de couleur, faites venir des serveuses, et l'impact visuel peut être étonnant. Si les affaires du café marchent bien, ce qui est généralement le cas, tout est pour le mieux. Et ce qui est vraiment surprenant, c'est que de telles initiatives ne soient pas plus nombreuses.

    L'équipement le plus basique, c'est un snack-bar. Paley Park et Greenacre Park ont tous les deux des comptoirs en plein-air offrant des bons produits à prix modérés, et ils font de bonnes affaires. Ils proposent des quantités de tables et les gens peuvent venir avec leur propre nourriture, même du vin s'ils veulent. Depuis la rue, on a parfois l'impression qu'il y a une grosse fête, et quand  la file des gens autour du snack-bar devient longue, cela incite des passants à s'y joindre. La nourriture, répétons-le, attire les gens, et ils attirent à leur tour d'autres gens.

    (*) Pour les personnes qui prendraient ce blog en cours de route, je rappelle que les plazas sont, dans les grandes villes américaines, des places généralement privées mais ouvertes au public, associées à des immeubles de grande hauteur et imposées au titre de la réglementation d'urbanisme.

    Photo : café en plein-air à Bryant Park, New-York.


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  • L'éveil des sociotopesAu détour d'une anthologie de textes d'Alexandre Vialatte (1), je tombe sur une phrase curieuse dans laquelle il est question d'un paysage "banal et monotone comme un square de petite ville à trois heures de l'après-midi". D'une part je me demande bien pourquoi un square serait plus morne à trois heures de l'après-midi qu'à dix heures du matin, d'autre part cette phrase me rappelle que depuis un moment j'avais envie de parler du lever du jour dans les sociotopes, un moment de la journée où on pense rarement à aller les observer.

    Le mois dernier (donc en janvier), ayant fait l'effort de me lever tôt pour des motifs d'ordre ornithologique, me voici deux jours de suite dans mon sociotope favori à l'heure où blanchit la campagne. Pour le moment, il fait encore sombre, une chouette hulotte fait entendre son dernier chant tandis que les premières mouettes rieuses commencent à remonter le Blavet, ayant quitté leurs dortoirs maritimes pour passer la journée dans les terres. Des filaments de brume flottent au-dessus de l'estuaire et l'herbe est couverte de givre. Il n'y a personne à mon arrivée, et de toute façon je ne suis pas venu ici pour voir des gens, mais je note que la première personne rencontrée est une dame qui promène son chien, et que la deuxième est un coureur à pied. Ceci me rappelle des observations faites plusieurs jours de suite l'hiver précédent, depuis la fenêtre d'un hôtel donnant sur un jardin public sur les bords du Rhin balayé par une bise glaciale, et dont nous pouvons tirer la loi générale suivante : "Quelles que soient les conditions météorologiques, les premiers usagers des sociotopes sont les maîtres sortant leur chien et les coureurs à pied". Pour le reste, il faut parfois attendre longtemps avant que d'autres usagers apparaissent, le temps que les bancs et l'herbe aient fini par sécher. En hiver, cela peut ne jamais se produire, mais ma seconde visite m'offre une belle observation : un groupe d'acharnés du banc public du coin, venus avec des sacs en plastique pour se garder le derrière au sec.

    Le sociotopologue en hibernation se trouvant ainsi réveillé, je décide de revenir voir si par hasard il se passerait quelque chose ici à la tombée de la nuit. Et à ma grande surprise, alors que le soleil est déjà couché, il y a encore des familles qui traînent sur le chemin de halage au bord de la rivière, et toutes sortes d'autres gens qui se trouvent apparemment mieux là que devant la télé, bien qu'il fasse frisquet et humide. Pour autant, je m'attarde sur les lieux jusqu'à la nuit noire, et il reste encore des gens, notamment des cyclistes dont l'éclairage leur permet des virées nocturnes. Encore plus fort, un autre public arrive : un groupe de coureurs équipés de lampes frontales. A peine m'ont-ils croisé que je distingue, de l'autre côté de la vallée, des petites lumières qui dansent au milieu des bois : encore un groupe de coureurs nocturnes. Je n'aurais jamais imaginé qu'en plein hiver, près de cette ville de 17 000 habitants, autant de gens pouvaient éprouver le plaisir de profiter de la nature jusqu'au dernier moment. Ce dont nous pouvons tirer la seconde loi générale suivante : "Les meilleurs sociotopes sont vivants de jour comme de nuit". Ceci complique évidemment un peu la tâche de l'observateur, qui ne peut prétendre tout connaître s'il s'est contenté de venir sur le terrain aux heures de bureau.

    (1) Résumons-nous, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 1324 p. Un grand écrivain trop méconnu, à (re)découvrir !

    Photo : dissipation des brumes matinales au bord de la Loire, à Nevers.


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