• Plans d'eau, continuités écologiques et sociotopes (suite)Commentant l'article de l'autre jour sur les plans d'eau, notre fidèle lecteur Apus propose ceci : "Et pourquoi se restreindre à reconstituer la continuité écologique ? Ne serait-ce pas l’opportunité pour composer un projet complet et partagé d’un nouveau lieu, écologique et social ?"

    Je m'apprêtais à lui répondre qu'on pouvait difficilement attendre ce genre de projet de la part d'agents de l’État souvent "mono-tâche" (en l'occurrence chargés de remettre en place des continuités écologiques et d'appliquer la loi sur l'Eau sans se préoccuper du reste), mais qu'en revanche, cette approche était parfaitement du ressort des communes, dont les élus et les services sont mieux placés que l'Etat pour connaître les besoins des habitants. Et voici que Ouest-France de ce matin nous apporte une réponse en ce sens, justement à propos du plan d'eau de Caudan (Morbihan) dont il était question dans l'article précédent.

    On y apprend en effet que suite aux débats suscités par le projet de suppression de l'étang du bourg, "une réflexion sur le futur aménagement est actuellement menée par les élus. Il intégrera la possibilité, sur le site, d'une zone verte avec chemins de randonnée et aires de jeux", et il est prévu que le projet fera l'objet d'un "vaste débat avec consultation des habitants et des associations". "C'est notre vision du développement durable, loin des polémiques stériles et des prises de position purement tactiques", ajoutent les élus. Et ce peut être aussi une excellente occasion de mettre en œuvre la méthode des sociotopes, de manière à concevoir un projet au plus près des besoins des habitants.

    Photo : l'étang de Kergoff à Caudan (à droite). La qualité est médiocre, mais l'image a au moins l'intérêt de montrer que beaucoup de gens habitent à proximité de ce plan d'eau et que le bourg a la chance d'être longé par une belle "trame verte".

     


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  • Le lotissement, un bon sociotope ?Hier, première séance de travail avec les élèves d'une école de Noyal-Muzillac (Morbihan), en l'occurrence 28 CE2, sur leurs représentations du bourg et leurs usages des espaces extérieurs. L'âge des élèves va de 7 à 8 ans, une période charnière où l'on sort de la petite enfance pour devenir des "grands", impatients de partir à la conquête du vaste monde. On sent un clivage très net entre ceux qui se limitent à pratiquer le terrain de jeux municipal, conçu pour les "petits", et ceux dont le rayon d'action commence à s'élargir, et pour lesquels le vélo représente d'un excellent outil d'émancipation.

    Après la séance, les quatre encadrants se retrouvent au café sur la place du village pour échanger sur leurs premières impressions. Il en ressort entre autres que les quartiers de lotissements sont plutôt appréciés et fonctionnent comme des espaces intermédiaires entre le jardin des parents et le bourg dans son ensemble. Beaucoup de rues sont en impasse ou peu circulées une grande partie de la journée, les enfants peuvent donc y jouer ou faire du vélo sans grand risque. Nous découvrons que certains y font des parties de cache-cache... entre les voitures en stationnement, qui remplacent les arbres et les buissons. D'autres ont trouvé un coin pour jouer au volley - il n'y a pas de filet, mais un grillage qui en fait office, bel exemple de détournement d'usage. Il y a aussi quelque part un coin non construit qui sert de lieu de rendez-vous et de jeux, nous ne l'avions pas encore repéré sur le terrain, ce qui confirme l'intérêt des entretiens pour compléter l'observation directe.

    Tout compte fait, il semblerait que l'expérience des enfants vivant en lotissement soit au moins aussi riche, voire bien plus riche, que celle des enfants habitant en campagne. Il semble aussi que la vie en petit lotissement favorise les relations sociales et l'activité physique, ainsi que l'autonomie par rapport aux parents. Mais ces hypothèses issues d’une seule séance avec un groupe réduit seront bien entendu à réexaminer, dans le cadre d'une analyse plus méthodique des résultats portant sur un groupe plus important. Deux autres séances auront lieu d'ici la semaine prochaine, avec des enfants plus âgés (CM1 et CM2).


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  • Les plans d'eau, les continuités écologiques et les sociotopesUn espace public qui marche bien, c'est très souvent un endroit où il y a de l'eau et où les gens peuvent s'en approcher. Et quand il n'y a ni la mer, ni une rivière, une simple pièce d'eau peut faire l'affaire - c'est pourquoi tant de communes ont leur plan d'eau municipal, avec un chemin et des bancs autour, voire un coin pique-nique et une aire de jeux pour les enfants. La recette est simple et fonctionne bien. Il y a juste un petit problème : certains plans d'eau sont établis sur des ruisseaux, et posent divers problèmes écologiques, entre autres du fait que le barrage du cours d'eau perturbe la circulation de la faune et interrompt la continuité biologique. Or, l'Etat et les collectivités locales se sont lancés depuis quelques années dans des opérations de "rétablissement de continuités biologique" impliquant la suppression d'étangs, de manière à remettre des cours d'eau dans leur état d'origine. Et il arrive que de tels projets se heurtent à de fortes oppositions locales, lorsque la re-création de biotopes risque de faire disparaître des sociotopes appréciés.

    Un article paru dans Ouest-France d'aujourd'hui pose bien le problème, à partir de l'exemple du plan d'eau communal de Kergoff, en lisière du bourg de Caudan (Morbihan). Dans ce cas, c'est la municipalité qui a décidé la suppression du plan d'eau, sujet à des problèmes d'eutrophisation et de proliférations d'algues. Cette décision suscite des polémiques, fondées non seulement sur des considérations d'agrément et d'usages par les promeneurs, mais aussi sur des arguments écologiques, car n'importe quel plan d'eau qui interrompt une continuité biologique peut aussi constituer un biotope intéressant. Cette affaire m'en a rappelé une autre, la première du genre en Morbihan : il s'agissait de la suppression et de la renaturation de l'étang de Pontcallec, en 2012. Les services de l'Etat avait alors profité d'une vidange accidentelle de l'étang pour supprimer celui-ci et rétablir le cours antérieur du ruisseau sur lequel il était établi. Le plan d'eau et son environnement boisé, ainsi que sa queue marécageuse, formaient un superbe paysage et là encore, il s'agissait là d'un lieu de promenade très apprécié et d'un ensemble de groupements végétaux intéressants. Six ans après, il reste des promeneurs, qui ont le plaisir de voir le ruisseau couler librement, mais dans un environnement radicalement modifié puisqu'une abondante végétation s'est installée sur les étendues de vase (voir photo).

    Il est très difficile d'établir un bilan complet de telles opérations, dont les bénéfices écologiques sont censés l'emporter sur les inconvénients au regard du paysage, des usages par le public et aussi... de l'écologie. Je me garderai bien de prendre une position sur un sujet aussi complexe, mais je hasarderai tout de même l'idée qu'avant d'engager ce genre de projets, il ne serait pas forcément mal venu d'en analyser les impacts sur les valeurs d'usage social, même si aucune législation ne l'exige. Cela pourrait au moins aider à trouver des mesures compensatoires adéquates en faveur des usagers, et à faire mieux comprendre le bien-fondé de ces opérations.


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  • Aimer le public, ou aimer les gens ?Il y a quelques jours, le site du New-York Times a gratifié ses lecteurs d'un superbe reportage illustré sur les plages de New-York, et nous amène par la même occasion à nous intéresser à l’œuvre de l'urbaniste Robert Moses (1888-1981). Non content d'avoir "adapté New-York à l'automobile" en la dotant d'un énorme réseau de voies rapides urbaines, mais aussi d'avoir permis la création de centaines de parcs et jardins, cet éminent personnage a créé des plages de toutes pièces à partir des années 1920 par des travaux colossaux d'apport de sable et de construction d'équipements pour le public.

    Jusque là, tout va bien, mais le NYT nous indique que "le paradoxe des plages de M. Moses était le mépris qu'il témoignait pour les gens qui en profiteraient. Il rendit le littoral accessible, mais il travailla dur pour bloquer leur accès aux Noirs et aux familles à faibles revenus, souvent en violation de la loi. Dans la biographie de Moses que publia Robert Caro en 1975, on trouve une anecdote au sujet de Frances Perkins, ministre du Travail de 1933 à 1945, choquée en découvrant à quel point Moses méprisait les gens pour lesquels il travaillait : "Pour lui, c'étaient des individus négligents et sales, qui jetaient des bouteilles tout le long de Jones Beach. A ses yeux, le public c'était juste le public ; il aimait le public, mais pas les gens". Mais quiconque a passé une après-midi d'été sur le littoral new-yorkais sait qu'aimer la plage, c'est aimer - ou au moins tolérer - les gens : les familles qui s'étalent avec leurs tentes et leurs glacières, les vieux types en speedo, les marchands de cocktails, les enfants sautant dans les vagues..."

    L'auteur de l'article, Nathalie Shutler, poursuit en racontant son expérience des plages new-yorkaises : "Je me dénichai un petit coin de sable et me rendis compte, progressivement, qu'en dépit de l'affluence phénoménale la plupart des gens n'avaient pas l'impression d'être dans une foule (1). Ils se lâchaient comme s'ils étaient dans leur salle de séjour, quasiment nus et pour ainsi dire à touche-touche. Mais la plupart donnaient l'impression d'être dans leur petit monde à eux. Il y a un code de conduite non écrit : Laisser de la place aux autres, physiquement ou, du moins, psychiquement. Tout le monde a besoin de respirer, de se faire de la vitamine D, de nager dans l'eau salée et de laisser les enfants se dépenser à fond. C'est un peu bizarre qu'il faille le faire en foule sous un soleil de plomb, mais c'est comme ça".

    (1) Ce qui confirme un paradoxe mainte fois exposé ici, notamment à partir des observations de W.H. Whyte, un autre urbaniste new-yorkais qui, lui, adorait les gens : une foule peut être un excellent endroit pour se sentir tranquille.

    Photo : Daniel Arnold pour le New-York Times


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  • Sociotopes des enfants... et des grands : une nouvelle étude sur un bourg ruralLa commune morbihannaise de Noyal-Muzillac (2500 habitants) vient de lancer une étude pour la revitalisation de son bourg, et dans ce cadre, une étude des sociotopes a été engagée, avec des observations sur le terrain et des entretiens. En complément, il a été décidé d'associer les enfants des deux écoles (CE2, CM1 et CM2, 88 élèves au total) au diagnostic et au projet, sur la base de la méthode suédoise qui a été présentée ici il y a quelques mois à propos de la commune de Le Saint. Et de plus, un travail spécifique va être réalisé avec les adolescents, qui constituent un groupe relativement difficile à contacter et à impliquer dans les projets.

    Le travail avec les enfants débute la semaine prochaine, il en sera rendu compte ici. A noter que par rapport à La Saint, où 13 élèves seulement étaient concernés, l'échantillon sera beaucoup plus important et représentatif, ce qui permettra de tirer des conclusions plus solides quant à l'utilisation des espaces extérieurs par les enfants dans une commune rurale.

    Photo : Magali Touati.


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  • Transformer les espaces publics délaissés : un guide pratiqueIl a souvent été question ici de l'association américaine Project for Public Spaces (PPS) et des actions qu'elle mène dans le monde entier en faveur des espaces publics, notamment ceux qui pourraient faire beaucoup mieux au service des habitants alors qu'ils sont aujourd'hui délaissés. L'association propose des formations sur le thème "How to turn a place around", c'est à dire "comment transformer un lieu qui ne fonctionne pas pour en faire un endroit formidable". J'ai suivi une de ces formations en 2012 et il en a été rendu compte ici, PPS a par ailleurs édité un guide pratique sur ce sujet et il en a également été souvent question dans ce blog. Aujourd'hui, ce guide est en cours de réédition, ce qui va permettre de l'enrichir de nouveaux éléments méthodologiques issus de l'expérience acquise ces dernières années. Parmi ceux-ci figure bien entendu le Place Game, présenté ici à plusieurs reprises, mais on trouvera aussi dans cette nouvelle version une mine d'idées concrètes dont la plupart peuvent parfaitement fonctionner chez nous. Certes, au pays de l'Exception Culturelle, il peut être tentant de bidouiller chacun dans son coin, mais je trouve pour ma part beaucoup plus intéressant et stimulant de se sentir partie d'un grand mouvement mondial tout en bénéficiant d'expériences acquises par d'autres, ce qui peut aider à aller plus vite au but et à éviter certaines erreurs.

    Le guide "How to turn a place around" peut être commandé ici pour une livraison en septembre, il sera bien sûr présenté ici le moment venu.


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  • Le sens du lieuIl fait très chaud cet été dans le nord de la Suède, et je suis en train de me rafraîchir en barbotant dans la Vindeln, une des grandes rivières du pays, lorsque j'entends de la musique venant d’une prairie un peu plus bas. J'aperçois là des gens rassemblés au bord de la rivière et un type qui chante quelques vieilles rengaines locales ou américaines en s'accompagnant à la guitare. Il s'agit d'une fête du hameau rural d'Östra Spöland (66 habitants), et je décide d'y aller y voir de plus près.

    Il y a là une petite centaine de personnes de tous âges, assises ou allongées sur l'herbe, à l'ombre des bouleaux, face à la grande rivière et au soleil qui baisse. Les gens sont venus à pied, à vélo, en voiture et même en bateau. A mon arrivée, le spectacle est terminé mais, au lieu de rentrer chez eux, les gens restent là. Les enfants patouillent dans la rivière et font des ricochets ou jouent au ballon, les adultes bavardent et cassent la croûte, car bien sûr il y a des grillades. La nature et les gens eux-mêmes assurent la suite du spectacle, de sorte que personne n'a envie de partir - et il fait si beau ! Cette harmonie paisible entre les gens et la nature, c'est la quintessence de l'été suédois, un pur moment de grâce, à partir de quelques éléments simples : la rivière, une prairie, des arbres et le soleil couchant. Je ne peux m'empêcher de penser à certaines de nos fêtes de villages (pas toutes, heureusement !) qui se déroulent l'été sur un terrain de sports ou dans un coin de champ poussiéreux écrasé de soleil. Les habitants d'Östra Spöland ont le sens du lieu, ils ont tout simplement trouvé LE meilleur endroit pour passer ensemble une belle soirée - en l'occurrence sur un terrain privé, mais la propriétaire, consciente que sa prairie est vraiment LE meilleur coin du village, y autorise les fêtes. Interrogée sur ce "sens du lieu", que l'on ressent partout dans le pays, une franco-suédoise des environs confirme que les autochtones semblent avoir une capacité innée à investir, pour leurs événements collectifs, des espaces de nature qui leur apportent toujours une dimension poétique, associant gaieté et mélancolie. On retrouve d'ailleurs ce sens du lieu et ces sensations ambivalentes dans certains films de Bergman, comme Jeux d'été ou Sourires d'une nuit d'été : l'intensité de ce qui se vit dans ces lieux privilégiés va de pair avec la rareté et la brièveté des beaux jours.


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  • Un sociotope norvégien : la plageComme nous l'avons vu précédemment, la recherche de sociotopes en Norvège du nord est une activité un peu ingrate, même en milieu urbain. Ni le climat, ni les formes urbaines, ni la culture des autochtones ne portent particulièrement les gens à se rencontrer dans les espaces de plein-air, si ce n'est pour des activités sportives. Après une semaine dans la région, j'ai abandonné tout espoir d'observer quoi que ce soit d'intéressant, mais voici que ce dimanche 1er juillet, le soleil daigne enfin se montrer, et la température maximale fait un bond prodigieux de 9 à 18°. Et voici que dans un coin perdu de l'île de Senja, au fond d'un fjord encastré entre de hautes montagnes, je tombe sur une magnifique plage de sable, avec des dunes à l'arrière, et qu'il se trouve là une cinquantaine de personnes réparties en plusieurs groupes - des indigènes, quelques touristes, et aussi un important groupe de gens que nous identifions a priori comme étant des réfugiés du Moyen-Orient, avec sûrement plusieurs familles.

    Un sociotope norvégien : la plageLes Norvégiens ne sont pas spécialement actifs : ils se baladent tranquillement le long de la plage et prennent des photos, d'autres sont assis sur des fauteuils pliants ou allongés  sur le sable, des enfants patouillent au bord de l'eau ou font des châteaux de sable... Mais ce sont les Moyen-orientaux (Syriens, Irakiens ?) qui assurent le spectacle. Leur groupe se répartit en trois sous-groupes : les enfants et ados, qui sont quasiment tous dans l'eau (à dix degrés), s'éclaboussent, jouent au ballon, rient et courent en tous sens ; les femmes, voilées, qui sont sur la plage et surveillent tout ce petit monde tout en bavardant ; enfin, les hommes, qui sont sur la dune et s'activent autour du coin pique-nique / grillades, où ils sont pour le moment en train de faire un feu dans la perspective d’une grande ripaille collective. Ceux-là ont trouvé tout seuls le mode d'emploi de ce magnifique espace, qu'ils investissent à fond et où ils ont manifestement décidé de prendre le maximum de bon temps, alors que les indigènes donnent l'impression de n'y aller que d'une fesse. Réserve nordique et exubérance méditerranéenne, ces deux cultures se côtoient sur cette plage du bout du monde. Plus tard, au cours de ce voyage, nous observerons qu'elles partagent au moins une passion commune : celle des grillades en plein-air, un thème éminemment œcuménique. C'est là un sujet sur lequel nous reviendrons.


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