• Sociotopes vus du cielNous avons vu dans ce blog qu'il est aujourd'hui proposé d'analyser les qualités des espaces publics depuis son ordinateur, sans même aller sur le terrain. Cette méthode a des côtés discutables, car on apprend pas mal de choses en regardant les gens et en parlant avec eux, ce qui n'est guère possible quand on est sur GoogleEarth. Mais comme je tombe aujourd'hui sur une image du quartier de Brøndby (Danemark), c'est l'occasion de se lancer. Le nom de Brøndby ne nous dit sans doute pas grand chose, mais ceux qui s'intéressent aux formes urbaines vues du ciel ont sans doute vu un jour ces lotissements organisés en cercles parfaits, régulièrement disposés sur un tapis d'herbe.

    Si l'on veut dépasser le jugement sommaire du type "c'est joli / pas joli", "j'aime / j'aime pas", on peut se poser la question de savoir si cette curieuse organisation fonctionne en tant que sociotope - et, plus précisément, si les espaces verts sont réellement utilisés par les habitants. A première vue, ce n'est pas la verdure qui manque, et l'urbaniste qui a conçu le projet l'a sûrement vendu sur le thème "Votre maison au cœur d'un grand parc". Mais si on observe attentivement l'image, on remarque qu'il n'existe absolument aucune trace de passage entre les quartiers, même pas la moindre "ligne de désir" tracée dans l'herbe par des habitants cherchant à aller d'un quartier à un autre. Pas non plus la moindre trace d'usure de l'herbe résultant d'un usage informel, du type jeux de ballons. Et même pas d'indices d'"aménités" particulières du genre jeux, tables ou bancs. Pas beaucoup d'arbres non plus, et une végétation passée à la tondeuse de façon indifférenciée, ce qui suggère une biodiversité quasi nulle. Quant aux "rondelles" centrales, qui pourraient être des espaces de rencontre, ce sont des aires de stationnement. On a l'impression de systèmes totalement clos, repliés sur eux-mêmes. Si l'organisation de ces quartiers est originale et a de quoi épater le lecteur d'une revue d'architecture, elle semble produire un système d'enfermement pas forcément très épanouissant pour les gens qui y vivent.


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  • L'aménagement des bourgs et les sociotopes des enfantsCes derniers mois, nous avons proposé ici plusieurs articles sur la participation des enfants aux projets d'aménagement et d'urbanisme. Nous avons fait le constat (déjà solidement établi par d'autres) que les enfants sont très largement oubliés par ces politiques et qu'en conséquence, il serait intéressant de tester des méthodes favorisant une participation effective de cette partie de la population, comme y invite la Convention internationale sur les droits de l'enfant. Il s'agit bien de "participation effective" destinée à alimenter un projet, et pas seulement de collecter des paroles ou des jolis dessins qui feront bien dans un rapport mais seront vite oubliés.

    Nos recherches nous ont conduits une fois de plus vers la Suède, qui a pas mal de longueurs d'avance dans ce domaine et utilise une méthode aujourd'hui bien rodée, mise au point à partir de 2002 par l'université d'Uppsala. Basée principalement sur de la cartographie, un questionnaire et des parcours sur le terrain, elle permet d'obtenir des données exploitables dans le cadre d'un projet. Elle prévoit aussi que les enfants sont tenus informés des suites données à leur contribution : cette notion de suivi dans le temps et de retour aux intéressés est essentielle, car elle garantit que le travail avec les enfants n'a pas qu'une fonction "ornementale". Il est également important de pouvoir expliquer aux enfants pourquoi toutes leurs demandes ou propositions ne peuvent pas forcément être intégrées alors que d'autres le seront.

    Après traduction de la méthode, nous avons recherché immédiatement une opportunité de la mettre en œuvre. Celle-ci s'est présentée à nous dans une petite commune morbihannaise (600 habitants), dans le cadre d'un appel à projets État / Région / Établissement Public Foncier pour la redynamisation des bourgs ruraux. Bien entendu, il n'y a rien sur la participation des enfants dans le cahier des charges, et donc pas de budget spécifique non plus, mais cela ne doit pas empêcher de se lancer. En accord avec la municipalité et l'école, le travail d'implication des enfants dans le projet va pouvoir être conduit dans les semaines à venir. Nous vous tiendrons informés de l'avancement de ce projet.


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  • La vie sociale des petits espaces urbains (15) : les espaces pour s'assoirLes marches fonctionnent aussi pour la même raison. La gamme d'espaces fournit une infinité de possibilités de regroupements, et l'excellente visibilité rend ces sièges potentiellement formidables pour observer le théâtre de la rue. Les nouvelles règles d'urbanisme ne comptent pas les marches en tant que sièges ; si cela avait été le cas, on craignait que les constructeurs en profitent à l'excès et que certaines plazas soient toutes en marches, avec pas grand chose d'autre. Mais le principe des marches peut être appliqué avec succès aux corniches.

    Les angles fonctionnent bien. Vous pouvez remarquer que les gens s'agglutinent souvent aux extrémités des marches, en particulier là où une corniche ou un muret forme un angle droit avec elles. Ces secteurs sont bien pour s'assoir en face-ç-face, et les gens en groupes les recherchent. On pourrait logiquement s'attendre à des conflits, du fait que les angles sont aussi les endroits où les flux sont les plus denses. La plupart des gens prennent des raccourcis, et les flux de piétons sur les plazas sont en général des diagonales entre les entrées d'immeubles et les extrémités d'escaliers. Nous pouvons le constater à Seagram Plaza. Du fait que les flux principaux passent précisément aux angles des escaliers, c'est là que l'on trouve les plus fortes concentrations de gens assis, prenant le soleil ou pique-niquant. Mais, malgré l'agitation ou peut-être grâce à elle, les gens assis semblent s'y trouver bien. Les piétons n'ont d'ailleurs pas l'air d'y prêter attention, et ils ont plus tendance à se frayer un passage à travers les bouchons qu'à les contourner.

    Nous trouvons les mêmes modèles d'utilisation à d'autres endroits. Toutes choses égales par ailleurs, vous pouvez prévoir que les endroits où les gens ont le plus de chances de s'assoir sont là où les flux de piétons traversent un secteur asseyable. Et il n'y a pas de perversité là-dedans : c'est par choix que les gens s'assoient là. S'il y a un peu de congestion, elle est aimable, et elle témoigne de la qualité du lieu.

    Photo : auteur inconnu, source : designingthelandscape.com


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  • Urbanisme féministe et sociotopes (suite)Si le but de l'article de l'autre jour, sur les "lignes directrices" proposées en Suède pour un urbanisme féministe, était de susciter le débat, c'est un succès car depuis, j'ai l'occasion d'échanger (trop brièvement) là-dessus avec plusieurs personnes, toutes des femmes. Il en ressort une certaine perplexité quant à l'idée de considérer les femmes comme des victimes, qu'il faudrait prendre en charge, ou de concevoir des projets d'aménagement à partir d'une accumulation de demandes catégorielles : "les femmes, les enfants, les vieux, les handicapés..."... et pourquoi pas les gauchers, les LGBT, les végans ou les Adventistes du 7è Jour, tant qu'on y est ? La solution qui m'est suggérée par une interlocutrice, c'est "faisons simplement des aménagements bien pensés, et tout le monde y trouvera son compte".

    Bon sang, mais c'est bien sûr, en voilà une idée qu'elle est bonne et pleine de bon sens ! Le problème c'est que pour réussir des aménagements où les gens se sentent bien, il faut avoir de bonnes méthodes de travail, prendre en compte la diversité des regards et des besoins, aller vers les gens et les associer aux projets... et il ne suffit pas de "poser un geste", comme on dit chez les architectes. Nous revoilà donc au point de départ : le "public" n'est pas une masse indistincte, ce terme recouvre une grande variété de situations auxquelles il convient d'être attentif. Les femmes, les enfants, les ados, les vieux, les personnes handicapées, ça fait du monde et il n'est ni ridicule, ni paternaliste de prendre en compte leur point de vue. Il y avait déjà des gens pour y penser au 16è siècle : "Pour Marie de Gournay, si seulement les hommes pouvaient exercer leur imagination et voir le monde comme le voit une femme, ne fût-ce que quelques minutes, ils apprendraient de quoi changer à jamais de conduite. Mais ce saut de perspective est apparemment une chose qu'ils ne surent jamais accomplir (1)".

    Dans cette perspective, l'approche volontariste proposée en Suède me semble intéressante et peut mériter d'être testée - après tout, on commence bien en France à faire des "marches exploratoires des femmes" dans certains quartiers, on peut espérer que ce n'est pas seulement pour prendre l'air mais que c'est supposé déboucher sur du concret ? S'il faut attendre pour agir que soient épuisés les débats sur les fins et les moyens, on peut toujours s'en remettre à la méthode d'Henri Queuille (1884-1970), Président du Conseil et phare de la pensée politique de la IIIè République :  "Il n'est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout".

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    (1) Marie de Gournay, 1565-1645, écrivaine autodidacte, féministe et éditrice des Essais de Montaigne en 1595. Co-initiatrice de l'Académie Française (mais elle n'eut évidemment pas le droit de siéger à ses réunions). Citation trouvée dans "Comment vivre ? Une vie de Montaigne", par Sarah Bakewell, Albin Michel, p. 429.

    Photo : quai à Bergen (Norvège)


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  • Un sociotope sur un échangeur routier???

    La France est paraît-il la championne du monde des ronds-points et autres échangeurs routiers. Cela peut être une qualité pour certains usages mais concernant les sociotopes, on peut rapidement constater que ce n'est pas terrible. Qui ne s'est pas désolé de ne pouvoir bénéficier d'aussi confortables espaces publics que ces aménagements de ronds-points avec leurs pelouses bien tondues, leurs petites cabanes de vigneron ou leurs coques de bateaux échouées sous un bel arbre qui n'attend que sa balançoire ? Non, ces espaces si choyés par nos services techniques ne sont destinés qu'à la contemplation des automobilistes qui bien sûr sont en parfait état de contemplation. Mais de fréquentation piétonne il n'est pas question.

    Et pourtant, il existe un ouvrage routier qui porte un étonnant sociotope et dont la fréquentation ferait pâlir d'envie bien des parcs urbains. Il s'agit de l'entrée du tunnel autoroutier qui relie Amsterdam Nord à Amsterdam Sud en passant sous un bras de mer. Ce récent ouvrage autoroutier est surmonté d'espaces publics piétons, eux-même surmontés d'un musée dont la toiture se prolonge jusqu'au sol et accueille un espace ouvert avec vue sur les toits de la ville avec des jeux, des marches pour s'assoir ou s'allonger, orientées plein sud, de l'eau qui coule, un restaurant, une buvette... bref quelques bons ingrédients pour un sociotope. Cette construction baptisée "Nemo" est l’œuvre de l'architecte Renzo Piano qui avait déjà créé un sociotope étonnant et très fréquenté avec le projet du centre culturel G. Pompidou à Paris.  Nemo à Amsterdam nous apporte un exemple intéressant où un ouvrage routier en pleine ville, a priori vecteur de nuisances pour les piétons et riverains, devient un lieu fréquentable et attirant.

    Et si les Français s'appropriaient leurs si nombreux ouvrages routiers, ronds-points ou échangeurs ? N'était-ce pas déjà le cas il y a plusieurs siècles lorsque les ponts étaient couverts de boutiques captant le client ? Qui sait si nos ronds-points et échangeurs ne sont pas les sites d'installation de l'urbanité de demain et nos échangeurs de futurs sociotopes ? Mais attention, à la différence de l'exemple d'Amsterdam, ces ouvrages sont en majeure partie en périphérie des villes et les "urbaniser" pose aussi la question de la concurrence avec les centre-villes. A moins que la ville de demain s'organise autour de ces interfaces entre urbain et périurbain. Une difficile question à aborder avec précaution.

     


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  • La vie sociale des petits espaces urbains (14) : les espaces pour s'assoirIl y a une autre considération qui est plus importante : c'est la face arrière de l'être humain. C'est une dimension que les architectes semblent avoir oubliée. Vous verrez rarement un banc ou un muret suffisamment large pour être asseyable des deux côtés ; certains ne sont d'ailleurs même pas assez larges pour que l'on s'y assoie d'un seul côté. Plus irritantes sont les corniches ou murets juste assez larges pour inciter les gens à s'assoir des deux côtés, mais trop étroits pour leur permettre de le faire confortablement. Observez de tels endroits, et vous allez voir les gens tenter des ajustements maladroits. Les bancs de la plaza General Motors illustrent bien le propos. Ils font 61 cm de large et sont en général utilisés d'un seul côté. Le dimanche, toutefois, ils sont pris d'assaut par des touristes et d'autres gens qui cherchent à s'assoir des deux côtés. Mais pas dans le confort : ils doivent s'assoir sur le rebord, bien droits, et leur comportement raide suggère une négociation tacite.

    Nous en arrivons à une autre de nos surprenantes découvertes : les espaces suffisamment larges pour que l'on puisse s'y assoir dos à dos sont plus confortables que ceux qui sont moins larges. Si 76 cm (30 pouces) sont acceptables, c'est mieux avec 91 cm (36 pouces). A cet égard, les nouvelles règles d'urbanisme donnent une bonne incitation : si une corniche ou un banc fait 30 pouces de large et est accessible des deux côtés, le constructeur est crédité du linéaire asseyable de chaque côté (cette règle des 30 pouces est très empirique : elle vient d'une corniche du 277 Park Avenue, qui présente la largeur minimale pour être régulièrement utilisée des deux côtés). Pour quelques pouces de largeur supplémentaire, le constructeur peut donc doubler l'espace asseyable. Cela ne va pas forcément doubler le nombre de personnes à venir s'assoir - tout le monde ne viendra probablement pas, mais ce n'est pas le problème. Le bénéfice de cet espace supplémentaire, c'est le confort social : plus d'espace pour permettre aux groupes et aux individus d'y trouver leur place, plus de choix, et une meilleure perception du choix.

    Photo : bancs "double face" à Montréal. Un dossier évite les contacts et apporte du confort physique et social. La capacité est utilisée à son maximum.


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  • "Urbanisme féministe" et sociotopesNotre camarade stockholmois Alexander Stahle porte à notre connaissance un très intéressant article publié dans un journal suédois le 8 janvier dernier, et proposant une série de lignes directrices et d'initiatives concrètes en faveur d'un "urbanisme féministe" - c'est à dire intégrant la perspective de genre dans les projets d'aménagement urbain, pour que les villes soient plus accueillantes à tout le monde et facilitent la vie quotidienne des femmes.

    J'ai traduit cet article (rapidement, d'où quelques formulations un peu approximatives),vous pouvez le télécharger ici :

    Télécharger « urbanisme_féministe.odt »

    Il a l'avantage d'être simple, clair, concret et stimulant. Dans la perspective qui est la nôtre, il met l'accent sur des thèmes qui nous sont chers, par exemple sur le confort, l'accessibilité et la sécurité des espaces publics, l'importance des bancs et des abris,  l'offre de toilettes publiques... Bien des professionnels de l'aménagement et de l'urbanisme dans notre pays pourraient s'en inspirer dès maintenant et faire ainsi utilement évoluer leurs pratiques.

    Photo issue de l'article, auteur : Lasse Holmberg / TT.


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    Les hauteurs d'assise

    Une préconisation que nous nous attendions à pouvoir établir facilement était celle concernant les hauteurs d'assise. Il nous semblait assez évident que quelque chose dans les 43 cm devait être proche de l'optimum. Mais de combien cette hauteur pouvait-elle être plus haute ou plus basse tout en restant asseyable ? Grâce à la pente des sites, plusieurs des corniches les plus utilisées fournissaient un assortiment de hauteurs constamment variables. La corniche frontale de la plaza Seagram, par exemple, débutait à 18 cm à un angle pour monter à 112 cm à l'autre bout. Ici il y avait une bonne chance, pensions-nous, de pouvoir réaliser une étude définitive. Par des observations répétées, nous pourrions enregistrer combien de personnes était assises à telle hauteur, et les préférences finiraient par apparaître.

    Mais ce ne fut pas le cas. A un moment donné, il pouvait y avoir des grappes de gens sur une partie de la corniche et beaucoup moins sur une autre. Mais les corrélations ne durèrent pas. En cumulant les résultats de plusieurs mois d'observations, nous nous sommes aperçus que les gens se répartissaient de façon remarquablement égale quelle que soit la hauteur. Il nous fallut conclure que les gens s'assoient pratiquement n'importe où entre des hauteurs de 30 à 90 cm (1 à 3 pieds), et c'est cet intervalle qui est spécifié dans les nouvelles règles d'urbanisme. Les gens peuvent aussi s'assoir dans des lieux plus hauts ou plus bas, c'est sûr, mais cela est lié à des conditions particulières.


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