• L'"escalier des filles" : une initiative pour réfléchir et débattre

    L'"escalier des filles" : une initiative pour réfléchir et débattreEt voici le texte annoncé dans le précédent article. Je souligne le fait que cette expérience correspond exactement à "ce que les filles voulaient", sachant que les professionnels impliqués n'avaient pas forcément le même point de vue (voir au bas du chapitre "Les effets"). On peut ne pas apprécier le "rose Barbie", ou le côté "discrimination positive", ou les caméras de surveillance, ou la présence policière. Mais l'expérience pose des questions très intéressantes.

    La place Gustav Adolf se trouve dans le quartier de Söder à Helsingborg. Alors que les jeunes filles constituaient le groupe qui souffrait le plus de problèmes d'insécurité dans ce quartier, la ville d'Helsingborg a souhaité associer ce groupe cible au choix des mesures à prendre. La ville travaillant par ailleurs avec une boîte à outils pour renforcer l’égalité des sexes, l'opération est devenue un projet pilote pour évaluer la méthode de travail. La boîte à outils était destinée à obtenir davantage d’endroits utilisables par les filles, car ce sont généralement les hommes qui utilisent actuellement les espaces publics aménagés à Helsingborg.

    La ville d'Helsingborg, en collaboration avec l'agence d'architecture Tengbom et une chercheuse en genre, a invité 15 filles d'un collège (env. 14 ans) à participer à un travail de co-construction dans lequel l'expérience des lieux et des besoins des jeunes filles influerait sur les actions à mener. Les filles participantes ont signalé trois lieux nécessitant des améliorations, dont la place Gustav Adolf.

     

    LA CONCEPTION DU TJEJTRAPPAN 

     

     Cette place est un lieu central de Söder, avec des arrêts de bus, des commerces, des logements et des flux de passants. Au vu des théories d'analyse urbaine sur ce qui crée de la sécurité, le site pouvait a priori être considéré comme sûr, d'autant que la ville avait déjà travaillé sur l'éclairage et l'éclaircissage de la végétation sur le site. Cependant, la description du lieu par les filles montra qu'elles évitaient de descendre à l'arrêt de bus de la place et qu'elles préféraient le faire une station avant ou après, car elles craignaient d'être harcelées par des hommes appartenant à un groupe qui tentait de contrôler les lieux. Le projet et le type d’action visaient donc à influencer les attitudes et à accroître le sentiment d’appropriation des filles par rapport à l’endroit. Au cours de trois ateliers, les filles élaborèrent diverses propositions en réalité virtuelle, en vue de créer un lieu sûr où elles pourraient attendre le bus.

     

      Le processus aboutit à une installation sous la forme d'un escalier rose comportant des messages positifs sur chaque marche et d'un "trou pour crier", où les passants pourraient crier leurs frustrations au lieu de se battre et de vandaliser. L'installation symbolise la vision par les filles d'un lieu d'inclusion, de justice et d'égalité. La couleur rose et l'idée de monter des escaliers visaient à attirer les filles et les enfants qui voulaient jouer. En haut des escaliers, une fausse caméra de surveillance était également été placée, pour symboliser le souhait des filles de voir des caméras de surveillance et la police sur place.

     

      Lors de l'inauguration des escaliers se trouvaient sur place un DJ et le chef de la police locale, qui se tenaient en haut de l'escalier selon les souhaits des filles. A côté des escaliers, il y avait déjà un ensemble de jeux, lié à un autre projet de la ville qui voulait inciter les enfants à rester sur la place.

     

    LES EFFETS

     

      Selon la ville d'Helsingborg et Tengbom, les escaliers ont surtout servi à créer un lieu sûr pour les jeunes filles sur la place, tout en remettant en cause le rapport de force qui prévalait. Comme pour les jeux installés sur la place, le but était d'activer le site et d'attirer de nouveaux groupes qui n'utilisaient généralement pas le site.

     

      Dans ce projet, il apparaît clairement que les effets du processus sont au moins aussi importants que la fonction de l'escalier en tant qu'aménagement physique. Tengbom et la chercheuse ont ainsi constaté chez les participantes un fort développement de leur confiance en elles, ainsi qu'une confiance accrue en leur capacité à formuler des arguments et à défendre leur point de vue : "Nous apprenons à défendre notre opinion, à parler à des adultes, et à nous défendre nous-mêmes. Je garderai cela en moi toute ma vie», déclare ainsi une des participantes.

     

      Selon l'association "Tryggare Sverige" (Suède plus sûre), une des principales raisons pour lesquelles les gens vivent l'insécurité aujourd'hui vient d'un manque de confiance dans leur capacité à prévenir la délinquance ou à en gérer les conséquences.

     

      Lors de l'inauguration, il est apparu que l'escalier avait réussi à influencer le rapport de forces. L'un des hommes qui exerçaient jusque là le contrôle du lieu a fait savoir aux représentants de la Ville et de Tengbom qu'il pourrait intervenir pour protéger les filles si elles rencontraient un problème de sécurité.

     

      Lorsqu'on demanda aux instigateurs du projet s'ils auraient choisi de faire autre chose, ils répondirent qu'il aurait été intéressant de permettre à davantage de groupes, par exemple des jeunes hommes ou des personnes âgées, d'effectuer un processus similaire pour voir si le résultat aurait été différent. Cela aurait également pu montrer que différents groupes avaient la possibilité de cohabiter dans le lieu.

      

    LES INTERVIEWS PLACE GUSTAV ADOLF

     

      Lors des entretiens sur le site, il est apparu que l'escalier des filles contribuait à créer une atmosphère positive et à donner le sentiment que quelque chose se passait ici. Cela concernait également le coin de jeux pour enfants et les efforts de la ville pour mieux éclairer les lieux. Cependant, la majorité des répondants étaient sceptiques quant aux effets de ces initiatives sur la sécurité à long terme, car le trafic de drogue reste présent et contribue à créer une atmosphère menaçante sur la place. Beaucoup de gens pensaient cependant qu'il était important de soulever le problème.

      

    OBSERVATIONS

     

    Des observations ont été faites sur l'utilisation des lieux en soirée. Une des filles a été chargée de cartographier l'utilisation des escaliers pendant un mois au cours de l'été 2018. Il apparut que femmes, hommes et enfants utilisaient les escaliers comme sièges, pour grimper, jouer et attendre le bus. En revanche, lors de la visite de décembre 2018, l'escalier ayant été déplacé sur un autre site, il y avait peu de gens sur la place, à part des gens attendant le bus.

     

      Les entretiens et les observations montrent que l’escalier des filles et d’autres initiatives ont donné des résultats concrets : davantage d’enfants et de jeunes familles se sont rendus sur la place ou s’y sont arrêtés. Le fait que ces groupes deviennent plus visibles dans les lieux publics affecte directement le sentiment de sécurité des jeunes filles, selon les filles qui ont participé au projet. D'une manière générale, les effets sont difficiles à déterminer car les problèmes de la place Gustav Adolf sont plus complexes. Cependant, il est clair que le processus lui-même a créé une confiance en soi parmi les filles participantes, et que cela leur permet de s'approprier plus fortement la place dans les négociations permanentes sur l’équilibre des pouvoirs dans ce lieu.

     

       CONCLUSIONS

     

      1. Ce nouveau mobilier a attiré plus d'enfants et de familles avec enfants sur le site, et a incité davantage de passants à s'arrêter.

      

    Les jeunes filles ont déclaré que la présence d'enfants et de familles avec enfants était particulièrement importante pour leur impression de sécurité. Tant l'escalier que les jeux à côté de celui-ci ont réussi à attirer de nouveaux groupes et à les faire rester sur la place. Les installations ont ainsi permis d'activer le site. Selon les passants, le Tjejtrappan est parvenu à envoyer un message positif et à soulever la question importante du droit de chacun à profiter de l'endroit.

      

    2. L'endroit reste un territoire pour les groupes d'hommes qui veulent contrôler le lieu, mais l'escalier a défié le rapport des forces

     

      Du fait que l'escalier des filles était une installation temporaire, il n'y avait aucune raison de penser que celle-ci garantirait une sécurité accrue à long terme. Il existe encore des groupes d'hommes qui souhaitent "s'approprier" le lieu, ce qui affecte l'envie que peuvent avoir d'autres personnes d'y rester. Cependant, Tjejtrappan a réussi à remettre en question le rapport de forces actuel, ce qui est très clairement apparu lors de l'inauguration.

      

    3. Pour casser le contrôle, les jeunes filles voulaient des arrêts de bus protégés, une surveillance par caméra et une présence accrue de la police sur la place.

     

      Afin d'influencer pleinement le contrôle exercé par les hommes d'un groupe, les participantes ont voulu avoir des arrêts de bus en forme de dôme, complètement protégés. Mais aussi une caméra de surveillance au sommet de l'escalier de la fille et la présence permanente d'un agent de police sur la place.

     

      Document Spacescape / ArkDes, "Analyse des effets de quatre aménagements de sécurité dans des environnements urbains", 7 mars 2019, 30 pages. Photo Sven-Erik Svensson. Traduction JP Ferrand, 12 avril 2019

     


  • Commentaires

    1
    Apus
    Vendredi 12 Avril à 15:55
    Oui cela fait réfléchir et interroge certaines connotations liées aux dispositifs sécuritaires tels que les caméras de surveillance ou la présence policière.
    2
    Mercredi 17 Avril à 12:17

    Intéressé par des éléments complémentaires sur le processus s'il y en a quelque part !

      • Mercredi 17 Avril à 13:34

        Bien reçu, je regarde si je trouve autre chose (ça risque fort d'être plutôt en suédois qu'en anglais, mais Google Traduction peut aider) et je vous tiens au courant.

        Jean-Pierre

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