• L'Etat, la trame verte et les sociotopes (suite)

    L'Etat, la trame verte et les sociotopes (suite)La "trame verte et bleue" française, instituée en 2009 par la loi "Grenelle 2", est bien dans notre grande tradition culturelle dualiste qui érige des frontières étanches entre le monde naturel et la sphère humaine. A moins que je ne sache pas lire l'article L 371-1 du code de l'environnement, le législateur n'a pas pensé que cette trame pouvait non seulement préserver la biodiversité, mais aussi fournir des services aux populations - en facilitant par exemple l'accès à la nature. Aujourd'hui, les services de l'Etat mettent un soin particulier à faire respecter la doctrine officielle, notamment à l'égard des documents d'urbanisme qui prendraient la liberté de faire un pas de côté.

    En 2013, dans ce blog, j'ai déjà eu l'occasion d'épingler un avis de l'Etat sur le projet de SCOT du Trégor, déplorant que les fonctions sociales de la trame verte et bleue prennent trop de place par rapport à ses fonctions écologiques, et s'irritant de ce que "le SCOT prescrit de réaliser les aménagements opportuns pour favoriser l'accès des habitants à la structure verte et bleue du Trégor". Ces dernières semaines, je viens d'avoir connaissance de deux autres avis de l'Etat (l'un sur un PLU, l'autre sur un SCOT) allant dans le même sens.

    Dans le premier cas, il s'agit d'une commune rurale de Normandie possédant sur son territoire une des plus grandes forêts domaniales de France (5100 ha). Le PLU identifie bien entendu celle-ci au titre de la trame verte et bleue, mais il prévoit aussi d'améliorer le confort et la sécurité d'un chemin pédestre qui relie le bourg à la forêt. L'Etat ne voit rien de positif à dire là-dessus, car le bien-être des populations ne fait pas partie de sa "check-list", mais il déplore qu'il ne soit pas "réalisé d'analyse des incidences négatives liées à la fréquentation du public". La demande n'est pas illégitime, mais on voit clairement où sont les priorités.

    Dans le second cas, il s'agit d'un territoire rural en Bretagne, où le projet de SCOT invite à relier chaque bourg à la trame verte et bleue par un chemin piétonnier et propose d'améliorer l'accès à de grands ensembles naturels, aujourd'hui inaccessibles parce que privés (et pas parce qu'ils présenteraient une sensibilité particulière). Avis de l'Etat : "L'approche relative aux continuités écologiques apparaît très liée au projet de renforcement de l'économie touristique notamment basé sur un objectif de mise en œuvre d'un programme d'ouverture au public des grands ensembles naturels. Cette approche très opérationnelle [sic !] ne peut pas être suffisante. Pour être favorable à la biodiversité, la mise en place de ces liaisons doit obligatoirement [re-sic !] être accompagnée de mesures de gestion du milieu et obligatoirement [!] être réalisée par des personnes qualifiées en écologie capables d'étudier la compatibilité entre fréquentation du public et fonctionnalité écologique", etc. Là encore, pas un mot sur le bien-être des habitants, mais une approche bien bureaucratique histoire de décourager les élus.

    Lors de la conférence d'Alexander Ståhle sur les sociotopes, à Lorient en 2009, la première question qui lui fut posée portait sur les dangers écologiques d'ouvrir des espaces naturels au public. Sa réponse fut qu'il ne connaissait pas un seul cas où il n'avait pas été possible de prévenir tout risque par des mesures élémentaires. Lors de notre voyage d'étude en Suède en 2011, toujours sur les sociotopes, la même question fut posée au responsable d'une association nationale de protection de la nature. Sa réponse fut que son association souhaitait que le maximum de gens puissent accéder au maximum d'espaces naturels, "parce que le jour où un espace est menacé, il n'y aura personne pour le défendre s'il n'y a personne à le fréquenter". Clair, net, et convaincant.


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