• La vie sociale des petits espaces urbains (2) : introduction, suite

    La vie sociale des petits espaces urbains (2) : introduction, suiteLa quantité d'espaces urbains s'est progressivement accrue. A partir de 1961, la ville de New York a entrepris de donner des droits à bâtir supplémentaires aux constructeurs qui créaient des plazas. Pour chaque pied carré de plaza, ceux-ci étaient autorisés à construire 10 pieds carrés d'espace commercial au-delà de la limite posée par le règlement d'urbanisme. C'est ce qu'ils firent tous, sans exception. Chaque nouvel immeuble de bureaux offrait une plaza ou un espace équivalent : en 1972 avaient été produits les 8 ha d'espace libre les plus chers du monde.

    Nous découvrîmes que certaines plazas, en particulier à l'heure du déjeuner, accueillaient beaucoup de monde. L'une d'elles, celle de l'immeuble Seagram, était l'endroit qui suggéra à la Ville l'idée du "bonus plaza". Construit en 1958, cet espace d'une austère élégance n'avait pas été conçu comme une plaza pour les gens, mais c'est ce qu'il devint. Aux meilleurs moments, on pouvait trouver là 150 personnes assises, prenant un bain de soleil, pique-niquant ou parlant de tout et de rien. Les gens aimaient aussi le 77, Water Street, très utilisé par les jeunes.

    Mais sur la plupart des plazas, nous ne vîmes pas beaucoup de gens. Elles n'étaient pas utilisées pour grand-chose, sauf pour être traversées. A l'heure du déjeuner, par une belle journée ensoleillée, on trouvait en moyenne quatre personnes assises par 100 m² - un nombre extraordinairement faible pour un centre urbain aussi dense. Le centre d'affaires le plus dense contenait une étonnante quantité d'espaces quasi vides et inutilisés.

    Si des lieux comme Seagram Plaza et 77 Water Street fonctionnaient aussi bien, pourquoi pas tous les autres ? La Ville était en train de se faire avoir. Pour les millions de dollars de surface supplémentaire qu'elle offrait aux constructeurs, elle avait le droit de demander en retour de bien meilleures plazas. Je posai la question au directeur du service de l'urbanisme, Donald Elliott. En fait, je le coinçai durant tout un week-end pour lui faire voir des films en accéléré sur l'usage et le non-usage des plazas. Il se rendit compte qu'une réglementation plus stricte était à envisager. Si nous arrivions à démontrer pourquoi les bonnes plazas fonctionnaient et les mauvaises ne marchaient pas, et en extraire des directives précises, nous pourrions avoir la base d'une nouvelle réglementation. Comme nous pouvions nous attendre à ce que celle-ci soit fortement contestée, il était important de bien argumenter l'affaire.

    Nous nous mîmes au travail, et commençâmes par étudier un assortiment d'espaces - en tout 16 plazas, trois petits parcs, et pas mal de bricoles. Je glisse sur nos fausses routes, impasses et cafouillages, mais je dois dire qu'il y en eut pas mal et que les recherches ne furent jamais impeccables ni rectilignes. Je dois ajouter aussi que nos découvertes auraient dû nous paraître incroyablement évidentes si nous les avions eues sous les yeux dès le départ. Mais ce ne fut pas le cas. C'étaient souvent des propositions opposées qui nous semblaient évidentes. Nous finîmes par arriver à nos résultats par une succession d'hypothèses bancales.

    La recherche se déroula sur trois ans. J'aime bien donner ce chiffre, parce qu'il en impose ; mais c'est juste une affaire de calendrier. En pratique, au bout de six mois nous avions achevé nos recherches de base et étions parvenus à nos recommandations. La Ville, hélas, avait d'autres préoccupations, et nous nous aperçûmes que le fait de communiquer nos découvertes allait prendre plus de temps que la recherche elle-même. Il nous fallut passer bien des heures dans des salles de réunion à faire voir des films et des projections de diapos à des groupes d'habitants, des architectes, des urbanistes, des constructeurs, des hommes d'affaires et des promoteurs immobiliers. Pendant ce temps, nous poursuivions nos recherches ; il nous fallait les tenir à jour, car nous avions désormais affaire à des adversaires. Mais à la longue, les services de l'urbanisme de la Ville intégrèrent nos préconisations dans une nouvelle réglementation d'urbanisme pour les espaces ouverts, et en mai 1975 celle-ci fut adoptée. Il en résulta de salutaires améliorations dans la conception des nouveaux espaces et dans la rénovation des anciens.

    Mais la réglementation d'urbanisme n'est sûrement pas la meilleure façon de réussir la conception des espaces. Il fallait que celle-ci soit pensée pour elle-même. Rien que du point de vue économique, cela a du sens. D'énormes dépenses en expertise paysagère, en acier et en travertin ont été englouties dans la création d’une quantité de plazas calamiteuses à travers tout le pays. Dans quel but ? Comme ce manuel va le montrer, il est bien plus simple de créer des espaces qui fonctionnent pour les gens que des espaces qui ne marchent pas - et cela fait une différence phénoménale pour la vie de la cité.

    (fin de l'Introduction)

    Photo : Seagram Plaza, Park Avenue, N.Y.


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