• "Le public aime ça, et il est bien le seul"

    "Le public aime ça, et il est bien le seul"Ce propos attribué à Jean Cocteau, mais qui est peut-être de Mme du Deffand (1696-1780) au sujet d'une pièce de théâtre, exprime à la fois la morgue dont sont capables les intellectuels envers les goûts du vulgaire, mais aussi le droit de tout un chacun de ne pas partager les engouements du plus grand nombre. S'il peut trouver à s'appliquer en matière d'arts, de spectacles ou de littérature, qu'en est-il en matière de parcs et de jardins ?

    Dans une ville bretonne de ma connaissance, un rempart médiéval est longé par un jardin public, qui borde le centre-ville. Depuis plusieurs décennies, ce jardin est la "vitrine" du savoir-faire des jardiniers municipaux : il comporte des parterres floraux savamment organisés et méticuleusement entretenus, dans la grande tradition du jardin à la française. "Le public aime ça, et il est bien le seul"L'effet produit me fait un peu penser au feu d'artifice du 14 Juillet : on en a plein les mirettes, "et au moins, on voit où passent nos impôts locaux". Manifestement, le public aime ça, et on n'a pas de mal à trouver des indices de "fierté du lieu" dans le fait que beaucoup de gens prennent les parterres en photo, ou se photographient devant.  Mais on peut aussi trouver cet aménagement kitsch, anachronique, prétentieux et dispendieux. Pour sortir du débat sans issue sur les goûts et les couleurs, on peut analyser la manière dont ce jardin fonctionne globalement, par différents procédés (grille d'observation, cartographie des trajets et activités des usagers...) auxquels j'ai consacré par mal de temps ces dernières années. Et là, la réalité est moins reluisante car ce jardin se révèle pauvre en valeurs d'usage, avec des circulations internes compliquées par le dessin aberrant des plates-bandes, alors qu'il a un potentiel formidable par sa situation géographique entre le centre-ville, les remparts et la rivière en contrebas.

    J'avais exposé ce constat à l'adjoint à l'environnement de la municipalité précédente, et il m'avait répondu qu'il était bien conscient du problème, mais que comme le jardin était la vitrine du service des espaces verts, il n'y avait rien à faire. La semaine dernière, j'ai à nouveau évoqué le sujet auprès du nouveau maire, qui m'a fait exactement la même réponse, en ajoutant que "les gens aiment ça" et qu'il est donc difficile de changer quoi que ce soit. Voilà qui soulève deux questions à mon avis très intéressantes :

    1) Un maire a-t-il toujours autorité sur les services de la commune, et n'y a-t-il pas des cas où ceux-ci fonctionnent selon leur propre logique, voire selon leurs propres intérêts, devenant alors un groupe de pression d'autant plus efficace que les syndicats s'en mêlent ?

    2) Si on a l'impression que "les gens aiment ça" alors que manifestement l'espace fonctionne mal et pourrait rendre bien davantage de services au public, tout en coûtant éventuellement bien moins cher, est-il raisonnable de vouloir changer les choses et de chercher à faire le bien des gens malgré eux ? Il faudrait à la fois du courage politique et une solide méthode pour s'engager dans cette voie. On aperçoit bien le risque politique : l'opposition de droite criant au saccage d'un espace prestigieux et patrimonial auquel les habitants sont si attachés, et l'opposition de gauche dénonçant le risque d'atteinte au service public des jardins au nom d’une recherche de sordides économies budgétaires cautionnant la politique gouvernementale d'austérité, etc.

    Quelque chose me dit qu'il ne risque pas d'y avoir de changement d'ici 2020. Mais cela n'interdit pas, dès maintenant, de concevoir pour le long terme un projet séduisant, où même les parterres de bégonias pourraient trouver leur place.

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :