• Lecture : "La Rivière", par Esther Kinsky

    Lecture : "La Rivière", par Esther KinskyDans son premier livre édité en France, l'Allemande Esther Kinsky évoque les pérégrinations et errances d'une femme dont on ne sait pas grand-chose mais qui, d'un pays à l'autre et partout où elle s'installe, se promène le long des rivières - du Rhin de son enfance à une rivière croate en passant par la Lea, à Londres, et d'autres encore. Ces promenades ont généralement en commun de se dérouler sur des franges urbaines, dans des espaces intermédiaires où le tissu urbain s'effiloche et cède la place à la nature en passant d'abord par des parcs, puis par des terrains vagues où les sentiers se perdent progressivement. Elles sont des occasions d'observations extraordinairement riches et fouillées sur les paysages, la nature, et les gens qui peuplent ces environnements aux ambiances étranges. La précision méticuleuse des descriptions topographiques évoque Julien Gracq dans "La Forme d'une Ville" ("Sa veine de verdure se prolonge, en s'enfonçant dans la ville, par un semis discontinu de parcs, de jardins, de terrains de jeux..." à propos de la vallée de la Chézine, à Nantes). Ou encore Rimbaud, cité d'ailleurs par Gracq : "La ville avec ses fumées et ses bruits de métiers nous suivait très loin dans les chemins..." Jugez plutôt : "Par delà cette ligne de crête presque imperceptible où la pelouse soigneusement entretenue, avec ses parterres de fleurs et son étang, derrière l'entrée du parc, s'ensauvage et dégringole en pente raide vers la vallée, la ville atteignait une limite. Au pied du versant étaient des arbres, la rivière au cours étroit que bordaient lointainement des roseaux, des marais, des prairies, des saules...". Et encore : "Le chemin sinuait un moment entre la rivière et des marais ébouriffés de grands roseaux, toujours bruissants de la rumeur du vent et du cri des bêtes - des oiseaux, surtout. On avait aménagé là des sentiers de promenade, inspirés sans doute par le même amour de l'ordre que celui qui avait présidé aux défrichements dans le petit bois d'aulnes, et visaient davantage à tenir en lisière la nature sauvage qu'à la mettre en valeur. De temps à autre, une femme flanquée d'un chien vagabondait sur ces chemins, ses longs cheveux gris tressés en natte, " etc.

    Quel est l'intérêt de ce livre pour les amateurs de sociotopes ? C'est surtout la capacité de l'auteur à observer et dépeindre la vie sous toutes ses formes dans des espaces aux statuts incertains et trop souvent négligés - parcs à l'abandon, terrains vagues, bords de voies ferrées, délaissés urbains dans l'attente de lotissements ou de centres  commerciaux... mais où l'on arrive à rencontrer toutes sortes de gens, pour le meilleur ou pour le pire : des rêveurs, des solitaires, des marginaux, des enfants en quête d'aventures, des exhibitionnistes... "J'en avais connu dans l'enfance, de ces chemins précipitamment asphaltés qui ne menaient nulle part, attendant en vain que se bâtissent des lotissements entre le fleuve et le village, le long des talus de chemin de fer, derrière les passages souterrains humides, dans l'ombre tremblante d'arbres pointus, tout bordés de broussailles foisonnantes, de ces lieux où l'on s'abandonnait aux privautés fugaces de parfaits inconnus, que l'on s'empressait ensuite d'oublier. Les chemins buissonneux à l'écart des gravières, entre de maigres reliquats de tas de sable et de granulats. Ils étaient les fourriers des changements qui bouleverseraient le paysage et, parfois, en restaient au stade de la rumeur ; les annonciateurs de rêve de Grand Nivellement du monde".

    Ce roman étrange et fascinant, qui semble en partie autobiographique sans que l'on sache dans quelle mesure, est écrit dans une langue magnifique et, malgré mon penchant pour Gracq, je trouve Esther Kinsky bien plus habile que lui à capter et restituer les lieux qu'elle décrit, dans leur infinie complexité. Sa capacité à faire ressentir les ambiances, les bruits, les odeurs et les lumières est admirable, et le récit passe par moments dans une autre dimension - on ne sait plus bien si l'on est dans le monde réel, ou dans le rêve, ou dans l'entre-deux. Là où Gracq, marqué par son passé de professeur de géographie, est un peu trop sèchement descriptif, Kinsky possède l'art peu commun de conjuguer harmonieusement la description minutieuse et une extrême sensibilité (dans l'acception la plus sensorielle du terme) à l'esprit des lieux qu'elle évoque. Au passage, ce livre peut aussi nous réconcilier avec la littérature allemande, et l'on admire la prouesse de son traducteur Olivier Le Lay.

    La Rivière, par Esther Kinsky. Gallimard / NRF, collection "Du monde entier", 392 pages, 24,50 €. Critique de Télérama ici.

    Photo : bord de la Loire près de Nevers.

     


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