• Les zones de calme

    Le calme, valeur-reine des sociotopes ?Ces deux dernières années, j'ai eu à conduire des enquêtes auprès des usagers de trois espaces différents (un massif boisé, la trame verte d'un bourg et un bout de nature coincé derrière une zone industrielle) et dans tous les cas, c'était la valeur "calme" qui l'emportait lorsque les gens devaient indiquer ce qu'ils aimaient à cet endroit. Cela n'a d'ailleurs rien d'étonnant, les études de sociotopes ou autres réalisées où que ce soit font souvent remonter la même observation. Nous avons d'ailleurs souligné ici le fait que l'on peut parfaitement se sentir au calme dans un environnement urbain intensément fréquenté, ce qui élargit le champ du "calme" très au-delà d'espaces de nature vides et silencieux.

    Il se trouve que les amateurs de calme ont droit à la sollicitude de l'Union européenne, puisqu'il existe une directive 2002/42 qui demande aux Etats membres d'identifier et de préserver des "zones calmes", pour le bien-être des populations. Cette directive est transcrite en droit français par l'article L 572-6 du code de l'environnement, qui institue les Plans de prévention du bruit dans l'environnement (PPBE) et demande à ceux-ci de "protéger les zones calmes", lesquelles sont définies comme "des espaces extérieurs remarquables par leur faible exposition au bruit". Voilà une idée belle et généreuse, trop sans doute car on peut immédiatement se demander ce qui va bien pouvoir la faire dérailler. C'est là qu'entre en scène notre génie national, qui se caractérise par une passion pour le coupage de cheveux en quatre et une aversion viscérale pour le sens pratique.

    Le problème avec le calme, c'est que c'est subjectif. Une étude britannique (1) souligne d'ailleurs que la sensation de calme n'a pas forcément de rapport avec le niveau de bruit ambiant. Donc, lorsque le droit français définit les zones calmes comme exposées à moins de 55 dB, on voit déjà arriver l'objection : "Oui, mais ça dépend du contexte, il faut faire des études". Quant à savoir quels genres d'espaces peuvent être inclus dans ces zones, faut-il par exemple qu'il y ait des espaces publics, faut-il se focaliser sur des parcs, des quartiers urbains, des ensembles naturels ? Et les effets pervers, vous y avez pensé ? Si l'environnement calme fait monter le prix des logements, la création de zones de calme en ville ne va-t-elle pas accélérer la gentrification ? Les documents que j'ai lus sur la question débordent de ce genre de considérations, au demeurant tout à fait justifiées (voir à cet égard les excellents travaux réalisés par l'agence d'urbanisme de Rennes, notamment ce rapport), mais qui débouchent souvent sur la conclusion que c'est bien compliqué et qu'il est urgent d'attendre.

    Le gros rapport intitulé "Zones de calme et aménagement" (IAURIF 2006, 163 p.) s'achève ainsi sur cette lumineuse conclusion : "Loin d’être exempte de sujets de débats, la problématique des « zones de calme » mérite donc d’être mise en avant au titre d’une nouvelle approche de l’environnement sonore, quand bien même elle n’en reste pas moins transversale à plusieurs domaines. Enfin, il est souhaitable sinon indispensable que la réflexion portée sur les « zones de calme » s’accompagne d’une sensibilisation et d’une implication de la population et des acteurs professionnels en termes d’information, d’éducation voire de citoyenneté." Tout ça pour ça : un jargon filandreux pour suggérer qu'il faut faire de la "sensibilisation". Dans un autre genre, le "Guide national pour la définition et la création de zones calmes" (MEEDDAT, non daté, 23 p.) se présente à première vue comme un document pratique, mais ses auteurs arrivent à faire tellement foisonner le sujet que le rapport s'achève par une rafale d'interrogations ("Quid des espaces denses, quid de l'affluence, quid des dynamiques territoriales, quid des critères de protection, quid de la démocratie participative...") qui restent sans réponses et plongent le lecteur dans la perplexité.

    Comment s'étonner alors que, par exemple, le PPBE de Strasbourg évacue la question en dix lignes, avouant que "Dans le cadre de ce PPBE, la collectivité n'a pas exploré le champ des "zones calmes", privilégiant son action (sic) sur la résorption des points noirs bruits dédiés (sic) à l'enfance et aux logements du parc social d’une part, et d'autre part sur les aménagements de voirie". A la différence d'autres pays qui ont adopté des démarches plus simples et pragmatiques (la Belgique par exemple), la France semble prendre beaucoup de retard dans ce domaine par sa capacité à créer des usines à gaz inopérantes. A cet égard, on constatera une collusion de fait entre des penseurs de haut vol et des élus pas très enclins à se lier les mains par des documents qui les empêcheraient par exemple d'ouvrir de nouvelles routes. On en suivra donc avec d'autant plus d'intérêt les initiatives des quelques collectivités qui ont mis en place des zones calmes, par exemple le département des Hauts-de-Seine qui a choisi de privilégier ses parcs publics ("trop restrictif", pourra-t-on évidemment objecter, mais au moins c'est clair et ça a le mérite d'exister).

    (1) Chilterns tranquillity study report on the participatory appraisal consultations in the Chilterns area of outstanding beauty, Countryside Agency, 2005.


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