• Place Game : les leçons d'un échec

    Place Game : les leçons d'un échecIl y a quelques semaines, la municipalité d'une ville bretonne de 17000 habitants me passe commande de l'organisation d'un Place Game (méthode déjà mise en œuvre à deux reprises dans la commune). Le but est de faire émerger, avec la participation des habitants, un projet pour un espace de 5,5 ha comportant divers équipements sportifs, dont un skate park récemment aménagé, et situé entre un lycée, un collège, un centre commercial et des quartiers pavillonnaires. L'endroit, extrêmement bien placé pour attirer du monde et notamment des jeunes, fonctionne plutôt bien dans la mesure où il assure des fonctions variées et où il est très fréquenté, mais il pose aussi divers problèmes (manque d'équipements pour l'accueil d'une plus grande diversité de visiteurs, conflits d'utilisation du skate park, conflits avec les riverains pour cause de nuisances sonores, usages nocturnes indésirables...). La Ville souhaite améliorer cet espace et peut y consacrer des fonds, mais souhaite associer habitants et usagers à l'élaboration d'un projet, d'où l'idée d'utiliser la méthode du Place Game.

    Le jour dit, en l'occurrence cet après-midi, j'engage la conversation avec le premier arrivé, qui est venu avec sa liste de doléances et espère bien ne pas être venu là pour "perdre son temps". A mesure que les participants arrivent, il apparaît que la majorité sont venus pour régler quelques comptes, notamment des riverains excédés par des problèmes de bruit. Il y a aussi des jeunes usagers des lieux qui sont là pour défendre leur utilisation de certaines parties du site, notamment un terrain de basket visiblement litigieux en raison de la proximité d'habitations. Il apparaît aussi que plusieurs participants se sont dispensés de l'obligation d'inscription préalable.

    J'expose les modalités de l'opération, insistant sur le fait que le respect des règles du jeu (travail par groupes, grille d'analyse, temps limité etc) est impératif, et que si des personnes n'acceptent pas ces règles, il vaut mieux qu'elles ne participent pas. Cette mise au point suscite des "mouvements divers", car une majorité de gens, pourtant bien informés par voie de presse, sont venus pour vider leur sac - "On connaît déjà les lieux", "On n'est pas venus pour ça", "On sait ce qu'il y a à faire", etc. L'ambiance commence à tourner au vinaigre, une élue présente appelle le maire qui arrive rapidement et qui, rompu à ce genre de situation, engage le dialogue classique entre  l'élu local et des concitoyens mécontents. Au bout d'une heure, il est convenu d'un commun accord d'annuler l'opération, du fait que la méthode initialement prévue se révèle inappropriée dans ce contexte. On en revient à un mode de fonctionnement classique : la Ville fera des propositions, lesquelles seront soumises aux riverains et usagers, etc.

    Bien que cet échec soit évidemment désagréable, notamment pour les personnes venues là sans préjugés mais avec simplement l'envie de participer à un travail collectif, il est instructif à divers égards. Il rappelle d'abord que le Place Game, outil au service d'une démarche de "Placemaking", a été conçu au service de communautés d'habitants qui prennent d'eux-mêmes l'initiative de monter un projet - son utilisation à l'initiative des pouvoirs publics n'est donc pas assurée de fonctionner. En second lieu, la méthode apparaît difficilement praticable dans un contexte conflictuel. Elle pourrait certes permettre de résoudre des conflits d'usages, par les vertus de l'analyse méthodique, de l'échange et du travail en commun, mais si les participants en rejettent les règles, le blocage est assuré. Enfin (last but not least !), nous sommes en France, royaume du service public "presse-bouton" et des pratiques descendantes de l'aménagement du territoire. A cet égard, l'arrivée du maire,"deus ex machina" tombant du ciel pour calmer les esprits et annoncer que la collectivité va prendre les choses en mains, est éminemment révélatrice d'un mode de fonctionnement bien ancré dans les mentalités : à la fin des échanges, plusieurs participants étaient d'ailleurs satisfaits que l'édile ait été là pour entendre leurs revendications - à charge pour lui de s'en débrouiller.


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