• La nourriture (suite)(Suite de la traduction de "The social life of small urban spaces", par W.H. Whyte, publié en 1980)

    Sur la nourriture, la ville de New-York n'est pas aussi rigoriste que d'autres. Beaucoup de villes ont des réglementations qui interdisent non seulement la vente à l'air libre, mais aussi la consommation sur place. Si vous interrogez les officiels à ce sujet, ils vous racontent des choses horribles sur ce qui risquerait d'arriver si les règles étaient allégées - les dangers d'une nourriture malsaine, les épouvantables problèmes de déchets, etc. En partie à cause de ces restrictions, la plupart des plazas (*) construites depuis une décennie ne proposent rien pour permettre de consommer à l'extérieur. Les rares à offrir quelque chose ont dû faire œuvre de pionniers. Ainsi, la First National Bank de Chicago s'est aperçue que même pour offrir une commodité aussi élémentaire qu'un vendeur de pop-corn, il fallait une dérogation spéciale de la Ville.

    La nourriture attire des gens qui attirent davantage de gens. Nous avons eu une excellente occasion d'observer cet effet par des expérimentations semi-contrôlées que nous avons faites sur une nouvelle plaza. Au départ, il n'y avait pas de nourriture. Peu de gens utilisaient le lieu. Sur nos conseils, le gestionnaire a installé un marchand ambulant. Ce fut un succès immédiat - par contre, un marchand de fleurs fut un échec. Davantage de gens arrivèrent. Un ambulant s'installa sur le trottoir, puis un autre. Les affaires continuèrent à prospérer pour les trois vendeurs. Ensuite, le gestionnaire obtint que le restaurant de l'immeuble puisse ouvrir un petit café en extérieur. Les gens continuèrent d'affluer, bien au-delà des seuls utilisateurs du café.

    Dans ce domaine, l'effet de levier optique est spectaculaire. Pour les accessoires de base, on a juste besoin de quelques piles de chaises pliantes et de tables. Répandez-les dans l'espace, ajoutez des parasols de couleur, faites venir des serveuses, et l'impact visuel peut être étonnant. Si les affaires du café marchent bien, ce qui est généralement le cas, tout est pour le mieux. Et ce qui est vraiment surprenant, c'est que de telles initiatives ne soient pas plus nombreuses.

    L'équipement le plus basique, c'est un snack-bar. Paley Park et Greenacre Park ont tous les deux des comptoirs en plein-air offrant des bons produits à prix modérés, et ils font de bonnes affaires. Ils proposent des quantités de tables et les gens peuvent venir avec leur propre nourriture, même du vin s'ils veulent. Depuis la rue, on a parfois l'impression qu'il y a une grosse fête, et quand  la file des gens autour du snack-bar devient longue, cela incite des passants à s'y joindre. La nourriture, répétons-le, attire les gens, et ils attirent à leur tour d'autres gens.

    (*) Pour les personnes qui prendraient ce blog en cours de route, je rappelle que les plazas sont, dans les grandes villes américaines, des places généralement privées mais ouvertes au public, associées à des immeubles de grande hauteur et imposées au titre de la réglementation d'urbanisme.

    Photo : café en plein-air à Bryant Park, New-York.


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  • L'éveil des sociotopesAu détour d'une anthologie de textes d'Alexandre Vialatte (1), je tombe sur une phrase curieuse dans laquelle il est question d'un paysage "banal et monotone comme un square de petite ville à trois heures de l'après-midi". D'une part je me demande bien pourquoi un square serait plus morne à trois heures de l'après-midi qu'à dix heures du matin, d'autre part cette phrase me rappelle que depuis un moment j'avais envie de parler du lever du jour dans les sociotopes, un moment de la journée où on pense rarement à aller les observer.

    Le mois dernier (donc en janvier), ayant fait l'effort de me lever tôt pour des motifs d'ordre ornithologique, me voici deux jours de suite dans mon sociotope favori à l'heure où blanchit la campagne. Pour le moment, il fait encore sombre, une chouette hulotte fait entendre son dernier chant tandis que les premières mouettes rieuses commencent à remonter le Blavet, ayant quitté leurs dortoirs maritimes pour passer la journée dans les terres. Des filaments de brume flottent au-dessus de l'estuaire et l'herbe est couverte de givre. Il n'y a personne à mon arrivée, et de toute façon je ne suis pas venu ici pour voir des gens, mais je note que la première personne rencontrée est une dame qui promène son chien, et que la deuxième est un coureur à pied. Ceci me rappelle des observations faites plusieurs jours de suite l'hiver précédent, depuis la fenêtre d'un hôtel donnant sur un jardin public sur les bords du Rhin balayé par une bise glaciale, et dont nous pouvons tirer la loi générale suivante : "Quelles que soient les conditions météorologiques, les premiers usagers des sociotopes sont les maîtres sortant leur chien et les coureurs à pied". Pour le reste, il faut parfois attendre longtemps avant que d'autres usagers apparaissent, le temps que les bancs et l'herbe aient fini par sécher. En hiver, cela peut ne jamais se produire, mais ma seconde visite m'offre une belle observation : un groupe d'acharnés du banc public du coin, venus avec des sacs en plastique pour se garder le derrière au sec.

    Le sociotopologue en hibernation se trouvant ainsi réveillé, je décide de revenir voir si par hasard il se passerait quelque chose ici à la tombée de la nuit. Et à ma grande surprise, alors que le soleil est déjà couché, il y a encore des familles qui traînent sur le chemin de halage au bord de la rivière, et toutes sortes d'autres gens qui se trouvent apparemment mieux là que devant la télé, bien qu'il fasse frisquet et humide. Pour autant, je m'attarde sur les lieux jusqu'à la nuit noire, et il reste encore des gens, notamment des cyclistes dont l'éclairage leur permet des virées nocturnes. Encore plus fort, un autre public arrive : un groupe de coureurs équipés de lampes frontales. A peine m'ont-ils croisé que je distingue, de l'autre côté de la vallée, des petites lumières qui dansent au milieu des bois : encore un groupe de coureurs nocturnes. Je n'aurais jamais imaginé qu'en plein hiver, près de cette ville de 17 000 habitants, autant de gens pouvaient éprouver le plaisir de profiter de la nature jusqu'au dernier moment. Ce dont nous pouvons tirer la seconde loi générale suivante : "Les meilleurs sociotopes sont vivants de jour comme de nuit". Ceci complique évidemment un peu la tâche de l'observateur, qui ne peut prétendre tout connaître s'il s'est contenté de venir sur le terrain aux heures de bureau.

    (1) Résumons-nous, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 1324 p. Un grand écrivain trop méconnu, à (re)découvrir !

    Photo : dissipation des brumes matinales au bord de la Loire, à Nevers.


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  • Lecture : "La Rivière", par Esther KinskyDans son premier livre édité en France, l'Allemande Esther Kinsky évoque les pérégrinations et errances d'une femme dont on ne sait pas grand-chose mais qui, d'un pays à l'autre et partout où elle s'installe, se promène le long des rivières - du Rhin de son enfance à une rivière croate en passant par la Lea, à Londres, et d'autres encore. Ces promenades ont généralement en commun de se dérouler sur des franges urbaines, dans des espaces intermédiaires où le tissu urbain s'effiloche et cède la place à la nature en passant d'abord par des parcs, puis par des terrains vagues où les sentiers se perdent progressivement. Elles sont des occasions d'observations extraordinairement riches et fouillées sur les paysages, la nature, et les gens qui peuplent ces environnements aux ambiances étranges. La précision méticuleuse des descriptions topographiques évoque Julien Gracq dans "La Forme d'une Ville" ("Sa veine de verdure se prolonge, en s'enfonçant dans la ville, par un semis discontinu de parcs, de jardins, de terrains de jeux..." à propos de la vallée de la Chézine, à Nantes). Ou encore Rimbaud, cité d'ailleurs par Gracq : "La ville avec ses fumées et ses bruits de métiers nous suivait très loin dans les chemins..." Jugez plutôt : "Par delà cette ligne de crête presque imperceptible où la pelouse soigneusement entretenue, avec ses parterres de fleurs et son étang, derrière l'entrée du parc, s'ensauvage et dégringole en pente raide vers la vallée, la ville atteignait une limite. Au pied du versant étaient des arbres, la rivière au cours étroit que bordaient lointainement des roseaux, des marais, des prairies, des saules...". Et encore : "Le chemin sinuait un moment entre la rivière et des marais ébouriffés de grands roseaux, toujours bruissants de la rumeur du vent et du cri des bêtes - des oiseaux, surtout. On avait aménagé là des sentiers de promenade, inspirés sans doute par le même amour de l'ordre que celui qui avait présidé aux défrichements dans le petit bois d'aulnes, et visaient davantage à tenir en lisière la nature sauvage qu'à la mettre en valeur. De temps à autre, une femme flanquée d'un chien vagabondait sur ces chemins, ses longs cheveux gris tressés en natte, " etc.

    Quel est l'intérêt de ce livre pour les amateurs de sociotopes ? C'est surtout la capacité de l'auteur à observer et dépeindre la vie sous toutes ses formes dans des espaces aux statuts incertains et trop souvent négligés - parcs à l'abandon, terrains vagues, bords de voies ferrées, délaissés urbains dans l'attente de lotissements ou de centres  commerciaux... mais où l'on arrive à rencontrer toutes sortes de gens, pour le meilleur ou pour le pire : des rêveurs, des solitaires, des marginaux, des enfants en quête d'aventures, des exhibitionnistes... "J'en avais connu dans l'enfance, de ces chemins précipitamment asphaltés qui ne menaient nulle part, attendant en vain que se bâtissent des lotissements entre le fleuve et le village, le long des talus de chemin de fer, derrière les passages souterrains humides, dans l'ombre tremblante d'arbres pointus, tout bordés de broussailles foisonnantes, de ces lieux où l'on s'abandonnait aux privautés fugaces de parfaits inconnus, que l'on s'empressait ensuite d'oublier. Les chemins buissonneux à l'écart des gravières, entre de maigres reliquats de tas de sable et de granulats. Ils étaient les fourriers des changements qui bouleverseraient le paysage et, parfois, en restaient au stade de la rumeur ; les annonciateurs de rêve de Grand Nivellement du monde".

    Ce roman étrange et fascinant, qui semble en partie autobiographique sans que l'on sache dans quelle mesure, est écrit dans une langue magnifique et, malgré mon penchant pour Gracq, je trouve Esther Kinsky bien plus habile que lui à capter et restituer les lieux qu'elle décrit, dans leur infinie complexité. Sa capacité à faire ressentir les ambiances, les bruits, les odeurs et les lumières est admirable, et le récit passe par moments dans une autre dimension - on ne sait plus bien si l'on est dans le monde réel, ou dans le rêve, ou dans l'entre-deux. Là où Gracq, marqué par son passé de professeur de géographie, est un peu trop sèchement descriptif, Kinsky possède l'art peu commun de conjuguer harmonieusement la description minutieuse et une extrême sensibilité (dans l'acception la plus sensorielle du terme) à l'esprit des lieux qu'elle évoque. Au passage, ce livre peut aussi nous réconcilier avec la littérature allemande, et l'on admire la prouesse de son traducteur Olivier Le Lay.

    La Rivière, par Esther Kinsky. Gallimard / NRF, collection "Du monde entier", 392 pages, 24,50 €. Critique de Télérama ici.

    Photo : bord de la Loire près de Nevers.

     


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  • Créer des sociotopes à partir de rien ? La méthode des sociotopes peut être utile pour développer l'offre d'espaces publics, améliorer des lieux qui fonctionnent mal, ou pour répondre à des besoins exprimés par les habitants d'un territoire. Mais peut-elle être employée pour produire des sociotopes dans des endroits où il n'y a rien, ni espaces publics, ni habitants - par exemple dans le cadre d'un projet urbain portant sur un site complètement neuf ? La réponse est assurément non, car la méthode est basée sur l'observation des pratiques ainsi que sur l'enquête auprès des habitants. Mais comment faire alors pour créer une structure d'espaces publics capables de répondre aux besoins d'habitants qui ne sont pas encore connus ?

    Créer des sociotopes à partir de rien ? Une réponse est donnée par le projet de déplacement de la ville de Kiruna, une cité minière de 18 000 habitants située en Laponie suédoise. Pour permettre le développement de la mine de fer, qui est l'une des plus importantes au monde, il est prévu de déplacer une partie de la ville vers un site aujourd'hui vierge, occupé seulement par de la toundra. Et il se trouve que le plan d'urbanisme de cette ville nouvelle a été confié au bureau d'études Spacescape, dirigé par notre ami Alexander Ståhle, et au cabinet d'architectes White. Il était donc intéressant de voir comment "monsieur Sociotopes" et ses collègues allaient aborder ce sujet.

    Parmi les neuf principes directeurs du projet, une majorité concernent les espaces publics : créer un centre dense, mélanger les fonctions urbaines, offrir des rues vivantes, créer des parcs et places de haute qualité, offrir des lieux de rencontre, favoriser la promenade urbaine, garantir la sécurité... Ces idées ne sont pas forcément sorties de l'imagination des concepteurs, elles proviennent aussi d'une longue concertation avec les habitants, qui ont été particulièrement clairs dans leurs demandes de lieux de rencontre, de contacts avec la nature et d'espaces de promenade commodément accessibles.

    Sur la base de ce cahier des charges, les concepteurs ont prévu d'offrir cinq types d'espaces publics, en plus des espaces de copropriété partagés par les habitants d'un bloc d'habitations par exemple :

    - Des rues aménagées comme lieux de rencontre

    - Des parcs de quartier

    - Une place centrale

    - Des parcs urbains

    - Des liaisons vertes menant vers la nature.

    Une fois cette typologie établie, restait à la transcrire sous forme de plan de composition urbaine, en veillant au respect de quelques principes de base rappelés par la méthode des sociotopes, notamment une répartition équilibrée au regard de la population prévue, une proximité maximale et une excellente repérabilité - avec des trajets aussi simples que possible pour y accéder.

    Le résultat, visible sur le plan ci-contre, présente des aspects astucieux. En se combinant avec la partie de ville conservée, le projet crée un ensemble cohérent autour d'une place centrale et d'un parc urbain linéaire, en position centrale et relié à un quartier conservé. Il préserve deux digitations naturelles dont l'une vient au contact du centre, tandis que les quartiers urbains prévus pourront si nécessaire s'étendre tout en respectant ces espaces de nature. La conception des rues, en rupture avec la forme actuelle de Kiruna, privilégie un aspect urbain et dense, avec le maximum de "façades actives" dotées de magasins et de logements. On note aussi que le tracé des voies est simple et qu'il permet une excellente repérabilité des espaces publics, tout en échappant au quadrillage à l'américaine, si fréquent dans les villes du nord de la Suède et de la Finlande. Des outils d'analyse urbaine ont été mis en œuvre pour calculer l'offre d'espaces verts selon les quartiers, ainsi que les distance de marche pour y accéder, ce qui a aidé à proposer une répartition optimale. Enfin, et pour tenir compte de quelques particularités locales que l'on imagine sans peine, les questions de protection contre le vent, d'ensoleillement et de déneigement ont été prises en compte.

    Les travaux de transfert, engagés en 2017, doivent se poursuivre jusqu'en 2100. Il sera intéressant de suivre cette expérience peu banale pour voir, notamment, si les espaces publics planifiés sont bien utilisés et si les concepteurs auront réussi à anticiper correctement les besoins des habitants, voire à adapter leur projet pour mieux y répondre.

    Documents Spacescape. Rapport complet téléchargeable ici. En suédois, mais tout de même très intéressant à parcourir en tant qu'exemple de projet urbain rationnellement construit - et clairement présenté.


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  • Le sentiment d'insécurité dans les espaces publics : mythes et réalitésOn sait que le "sentiment d'insécurité" dans les lieux publics ne correspond pas toujours à la réalité observée en matière de criminalité et de délinquance au sens large. Cette distorsion pose des problèmes aux aménageurs et aux responsables politiques, car si on attend d'eux qu'ils remédient en premier lieu au "sentiment d'insécurité", ils risquent de prendre des décisions inefficaces. Le même constat vaut d'ailleurs en matière de sécurité routière, car on sait que des routes perçues comme "dangereuses" peuvent se révéler sûres, du fait que les usagers y sont vigilants. Il est donc utile de disposer d'outils d'observation fiables.

    C'est le sujet auquel se consacre depuis plusieurs années Mme Vania Ceccato, professeur à l'Institut royal de technologie de Stockholm - une institution souvent évoquée dans ce blog pour les recherches de pointe qu'elle conduit en matière d'analyse urbaine. L'illustration ci-contre, issue des travaux de l'auteur, présente côte-à-côte et pour le même espace, la cartographie des comportements délictueux (à gauche), et le sentiment d'insécurité tel qu'il se dégage de l'enquête auprès des usagers. Les distorsions apparaissent considérables.

    Si le sujet vous intéresse, le lien ci-dessus vous permet d'accéder aux publications de l'auteur ainsi qu'à des conférences (en anglais).


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  • Les parcs, le bonheur et l'impôtSi Flaubert avait mis une rubrique "Impôts" dans son Dictionnaire des idées reçues, je parierais bien qu'il y aurait écrit quelque chose comme  "Toujours trop lourds... tonner contre !". En plein dans notre grand débat national, le Washington Post du 11 janvier a le mérite de rappeler que les crédits pour les parcs publics et les espaces naturels ne tombent pas du ciel, mais qu'ils découlent de choix politiques dont la fiscalité est un des outils. Voici la traduction condensée de l'article de Christopher Ingraham :

    "Une étude publiée dans Social Science Research révèle que les Américains témoignent de niveaux de bonheur supérieurs dans les États qui dépensent davantage pour des biens publics tels que les parcs, les bibliothèques, les infrastructures et la sécurité publique. En économie, les biens publics sont définis comme des biens accessibles à tous et dont personne n'est exclu. "Leur production n'est généralement pas rentable pour le marché privé, donc si le gouvernement ne les fournit pas, ils seront soit insuffisamment fournis, soit pas du tout", déclare l'auteur de l'étude, Patrick Flavin.

     

    Du fait qu’elles sont destinées à tout le monde, les dépenses en biens publics sont politiquement moins polémiques que d'autres catégories de dépenses, comme les programmes de lutte contre la pauvreté ou les allocations de chômage. Flavin soupçonnait que les dépenses consacrées à ces types de biens seraient liées à des niveaux de bonheur plus élevés dans un État donné. En consacrant des ressources à des équipements qui, autrement, n'existeraient pas, "le gouvernement peut aider à créer et à maintenir des communautés dans lesquelles il est plus agréable de vivre", écrit Flavin. Au-delà, il semble probable que les dépenses consacrées aux espaces publics - tels que les parcs, les bibliothèques et les réserves naturelles - contribueraient à promouvoir la cohésion sociale. (...)

     

    Pour tester sa théorie, Flavin a recueilli des données de l'Enquête sociale générale pour les années 1976 à 2006. Il s'est intéressé plus particulièrement à la question de l'enquête portant sur la satisfaction à l'égard de la vie, qui demande aux répondants d'évaluer leur bien-être sur une échelle de trois points (...). Il a agrégé les données de l'enquête au niveau des États et associé les réponses aux données sur les finances des États pour la même période. Il a défini les biens publics comme des dépenses couvrant les cinq catégories suivantes: bibliothèques, parcs et loisirs, ressources naturelles, autoroutes et police. Il a calculé les dépenses dans ces domaines en tant que part du produit brut total de l'Etat pour une année donnée, ce qui facilite les comparaisons entre États (...).

     

    Flavin a également ajusté les données en intégrant un large éventail de variables démographiques influant sur le bien-être (...). Lorsqu'il a publié les chiffres, il a découvert une relation forte et statistiquement significative entre les dépenses en biens publics et le bonheur déclaré. Toutes choses égales par ailleurs, le fait de passer d'un écart-type inférieur à la moyenne à un écart-type supérieur a entraîné une augmentation d'environ 5 % de la probabilité qu'un répondant se déclare "très heureux". En d'autres termes, si l'argent achète le bonheur, c'est ce que fait le gouvernement lorsqu'il investit dans les biens publics. (...) Flavin note également que le gain de bonheur au travers des biens publics est à peu près le même pour un grand nombre de variables démographiques (origines ethniques, revenu, éducation, etc). Cela suggère que les dépenses publiques consacrées à des services accessibles à tous ont un effet similaire sur le bien-être de tout le monde.

     

    Comme Marina Whitman (Université du Michigan) l'a noté récemment, les dépenses consacrées aux biens publics ont subi les pressions des deux partis politiques ces dernières années. Les Républicains se sont focalisés sur les baisses des taxes qui financent ces dépenses, tandis que les Démocrates se sont plus intéressés à l'extension de la sécurité sociale. Il en résulte qu'au niveau fédéral au moins, il reste peu d'argent disponible pour les routes, les ponts et les parcs.

     

    Les Américains sont profondément divisés quant au rôle que doit jouer le gouvernement dans la fourniture de biens publics et d'autres services. En 2017, un sondage (...) a ainsi révélé que 48% des répondants préféraient un gouvernement plus interventionniste fournissant davantage de services, tandis que 45% préféraient un gouvernement plus réduit proposant moins de services. Cela s'explique en partie par le fait que peu de dirigeants politiques américains semblent disposés à plaider en faveur de la fiscalité. On peut comparer les récentes contorsions des Démocrates sur la question de l'augmentation des impôts de la classe moyenne, par exemple, avec ce que l'auteur danois Meik Wiking écrit à ce sujet: «Nous ne payons pas d'impôts, nous investissons dans notre société. Nous achetons la qualité de vie." (1) Les recherches de Flavin sur les avantages des dépenses publiques pour le bien-être suggèrent que Wiking marque là un point".

     

    (1) NB : c'est une autre manière de formuler une idée déjà développée par les Lumières (Condorcet ?), à savoir que l'impôt est une contribution que chacun se paie à lui-même, dans la mesure où chacun en obtient un retour sous une forme ou sous une autre. Voir aussi cet article de notre blog, évoquant à propos de la fermeture d'un parc public californien "tous ces trous du cul qui voudraient profiter de cet extraordinaire État sans avoir à payer les impôts qui rendent de tels bonheurs possibles" (cette citation provenant du site américain Grist).

    Et à propos de Danois, vous pouvez lire ici un article sur le thème "Pourquoi les Danois sont heureux de payer plein d'impôts".


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  • La nourriture(suite de la traduction de TheSocial Life of Small Urban Spaces, de W.H. Whyte... et nous en sommes à la moitié du livre)

    Si vous voulez développer des activités dans un lieu, mettez-y de la nourriture. A New-York, sur chaque plaza ou volée d'escaliers avec un minimum de vie sociale, vous trouverez quasiment toujours un marchand de nourriture dans un coin, et un groupe de gens autour de lui, occupés à manger, à bavarder, ou juste à être là.

    Les vendeurs ont du flair pour repérer les lieux qui marchent. Et ils y ont intérêt. Ils testent le marché en permanence, et si les affaires sont florissantes à un endroit, d'autres vendeurs ne vont pas tarder à venir s'y mettre. Ceci va attirer davantage de gens, donc d'autres vendeurs, et il peut finir par y avoir tellement de monde que le flux des piétons s'en trouve congestionné. A l'avant de Rockefeller Plaza durant les vacances de Noël, nous avons compté une quinzaine de vendeurs sur une section de 12 mètres, la plupart d'entre eux proposant des bretzels chauds.

    Les autorités déplorent tout cela. Il y a suffisamment de règles pour rendre illégales les activités des vendeurs, agréés ou non, dans tout endroit où ils font de bonnes affaires. Les commerçants tannent systématiquement la police pour qu'elle fasse respecter la réglementation. Dans Midtown et Downtown, la principale activité visible de la police consiste à faire la chasse aux ambulants. Quelquefois, la police arrive avec un camion pour évacuer les installations. Ce genre de confrontation attire en général des foules, qui sont clairement du côté des vendeurs. Et elles ont bien raison, car ceux-ci sont devenus par défaut les principaux ravitailleurs de la vie extérieure de la cité. S'ils prospèrent, c'est parce qu'ils répondent à une demande qui n'est pas prise en charge par les commerces officiels. Les plazas sont particulièrement révélatrices : on n'en trouve quasiment pas une qui ait été construite sans avoir à démolir des restaurants ou des petits selfs. De ce fait, le vendeur remplit un vide, et cela devient particulièrement clair lorsqu'il est mis dehors. Une grande partie de la vie du lieu s'en va avec lui.

    Photo : port de Bergen (Norvège).

     

     


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  • "Traitement paysager"Vu ces temps-ci dans un dossier de Plan local d'urbanisme (PLU), l'expression "traitement paysager" sur un dessin d'espaces publics prévus dans le cadre de schémas d'aménagement de nouveaux quartiers. Il est même question d' "appliquer un traitement paysager", à la manière dont on appliquerait un traitement contre les pucerons à une plate-bande de rosiers.

    Cette expression a un côté magique (on "applique un traitement paysager" à un espace sans qualité, pschitt pschitt, et hop, le voilà tout pimpant), mais elle ne renseigne pas tellement sur ce qu'il s'agit de faire concrètement, si ce n'est solliciter un paysagiste professionnel qui va arriver avec sa boîte à outils pleine d' "aménités" et de jolis mots ("valoriser", "affirmer", "mailler", "liaisonner", "recoudre", etc). Si ça se trouve, le résultat peut être très bien à l'arrivée, et mes pinaillages sémantiques n'ont peut-être aucun intérêt. Mais plutôt que laisser le paysagiste définir seul les modalités de son "traitement", la collectivité pourrait peut-être lui donner quelques directives, à supposer qu'elle ait des idées, ou même laisser la porte ouverte à un travail avec les habitants, ce qui permettrait de renforcer la dimension "usages" du projet.

    Photo : "traitement paysager" appliqué au parc André Citroën, à Paris.


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