• Les sociotopes de ma communeProfitant d'une période de relatif désœuvrement en printemps dernier, j'ai entrepris de recenser et cartographier les sociotopes de ma commune, ainsi que de relever tous les chemins et sentiers existants, quel que soit leur statut. Ce travail ne pose pas de problèmes techniques particuliers, il suffit d'avoir du temps, de pouvoir sortir quand on a des chances de rencontrer des gens (le week-end, en fin de journée...) et d'utiliser un vélo pour pouvoir passer partout et se déplacer rapidement. Le seul problème est qu'il faudrait pouvoir aussi enquêter auprès des usagers et habitants, et là les choses deviennent plus compliquées car l'affaire prend un caractère plus officiel, je me suis donc passé de cette étape et de ce fait, les informations collectées sont très incomplètes. En particulier, en termes de "valeurs de sociotopes", ce sont surtout les usages qui sont repérables, mais les valeurs subjectives sont difficilement identifiables.

    Mais c'est mieux que rien, car la carte (voir ci-contre) permet immédiatement de repérer les quartiers bien ou mal dotés, ainsi que les espaces qui "pourraient faire mieux" si l'on considère le nombre de valeurs qui y sont attachées. A titre d'exemple, l'espace qui cumule le plus de valeurs et se trouve le plus proche du centre-ville est tout de même à 2 km de celui-ci et beaucoup de gens (les pique-niqueurs par exemple) n'y accèdent qu'en voiture, ce qui suggère que ce serait une bonne idée d'offrir un coin pique-nique en plein centre et au bord de la rivière - pour le moment, il n'y a rien de tel. On peut aussi noter que le meilleur sociotope des jeunes (lieu-dit Kerlano sur la carte) se trouve entre le collège et le lycée et englobe un vaste parking, généralement vide et très utilisé comme lieu de rencontre ou d'évolutions pour divers engins roulants.

    Quel est l'intérêt de réaliser ce genre de carte ? A un moment où le Plan local d'urbanisme est en révision, la carte des sociotopes et des chemins peut aider à faire de nombreuses propositions pertinentes, par exemple pour améliorer les conditions d'accès des habitants à certains espaces, développer les fonctions de lieux mal utilisés, ou créer des espaces attractifs là où il en manque.

    NB : pas d'article à venir la semaine prochaine (11 au 15 décembre).


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  • La vie sociale des petits espaces urbains (7) : la vie des PlazasLes gens s’assoient aussi en plein milieu du flux. Sur Seagram Plaza, les flux principaux de piétons sont sur des diagonales reliant l'entrée de l'immeuble aux extrémités des marches.  Ce sont des axes de déplacement naturels et il y a beaucoup d'activité à leur emplacement. Ce sont aussi des lieux favoris pour s'asseoir et pique-niquer. Il peut parfois y avoir tant de monde que les piétons sont obligés de les contourner précautionneusement en faisant attention aux marches. Mais ceux-ci se plaignent rarement. Tandis que certains contournent le bouchon, d'autres se fraient un passage à travers.

    Les modèles de comportement des personnes debout sont similaires. Quand des gens s'arrêtent pour se parler sur la plaza, il le font généralement au beau milieu du flux. Ils montrent aussi une inclination à se tenir près d'objets tels qu'un mât ou une statue. Ils aiment des endroits bien définis, tels que des marches ou le bord d'un bassin. Ce qu'ils choisissent rarement, c'est le cœur même d'un vaste espace.

    A tout cela, il y a diverses explications. La préférence pour se mettre près d'objets peut relever d'un instinct primitif : vous avez une vue sur les gens qui arrivent, mais vous protégez vos arrières. Mais cela n'explique pas pourquoi les hommes aiment se tenir sur le bord du trottoir, regardant vers celui-ci mais avec le dos exposé aux dangers de la rue.

    Les mouvements des pieds ont leur logique, eux aussi. Ils sont comme un langage silencieux. Souvent, dans un attroupement, les gens ne se parlent pas. Les hommes restent muets, observant ce qui se passe. Puis, doucement et de manière rythmée, l'un d'eux commence à se balancer alternativement sur la pointe des pieds et sur les talons. Il s'arrête. Un autre commence le même manège. Quelquefois il y a des gestes réciproques : un homme fait un demi-tour vers la droite puis, à intervalles rythmés, un autre lui répond avec un demi-tour vers la gauche. Il doit y avoir une sorte de communication là-dedans, mais je n'ai jamais réussi à casser le code.

    Quoi que cela signifie, les mouvements des gens sont un des plus grands spectacles sur une plaza. Vous n'en voyez rien sur les photos d'architecture, sur lesquelles toute vie est généralement absente et qui ne sont pas prises du point de vue des gens. Cette approche est trompeuse. Au niveau de l'oeil, la scène est vivante, avec du mouvement et des couleurs - des gens marchant vite ou lentement, avalant les escaliers, tissant des trajectoires, accélérant ou ralentissant pour s'accorder au flux... Il y a là une beauté qu'il est agréable de regarder, et on sent que les acteurs de la scène ont conscience d'eux-mêmes. Vous vous en rendez compte aussi à la manière dont ils se disposent sur les marches et les corniches. Ils le font avec une grâce dont ils doivent eux-mêmes être conscients. Avec son gris-brun monochrome, Seagram est le meilleur des environnements - en particulier sous la pluie, quand des parapluies mettent des taches de couleur là où il faut, comme les taches rouges dans les tableaux de Corot.

    Photo : heure creuse (milieu de matinée) à Seagram Plaza.


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  • La vie sociale des petits espaces urbains (6) : la vie des PlazasCe qui attire le plus les gens, semble-t-il, ce sont les autres gens. Si je veux marteler ce point, c'est parce que beaucoup d'espaces urbains sont conçus comme si l'inverse était vrai, c'est à dire comme si les gens préféraient les espaces où ils peuvent se tenir loin les uns des autres. Il est un fait que les propos des gens suivent souvent ce dernier schéma ; c'est pourquoi leurs réponses aux questionnaires peuvent être fort trompeuses. Combien de gens reconnaîtraient qu'ils aiment s'asseoir au milieu d'une foule ? Ils déclarent plutôt qu'ils préfèrent se mettre à l'écart, et ils emploient des termes tels que "s'évader", "oasis", "isolement". Et pourtant, ce que les gens font révèle des priorités bien différentes.

    Ceci nous apparut pour la première fois en étudiant des conversations de rue. Quand des gens s'arrêtent pour engager une conversation, nous nous sommes demandé à quelle distance ils s'écartaient du flux principal des piétons. Nous étions spécialement intéressés de savoir quelle part de l'espace tampon s'étendant jusqu'au pied des bâtiments serait utilisée. Nous avons donc implanté des caméras filmant en accéléré au-dessus des coins de rues, et entrepris de localiser toutes les conversations de plus d’une minute.

    Les gens ne s'écartaient pas du flux principal. Ils y restaient ou y entraient, et c'est là, en plein milieu du flux, qu'avait lieu l'essentiel des conversations. La même gravitation s'appliquait aux conversations en déplacement : il y a beaucoup de mouvement en apparence, mais quand vous observez attentivement, vous remarquez que les gens restent habituellement au centre du flux.

    Nous n'avons jamais réussi à comprendre pourquoi les gens se comportent ainsi. On peut comprendre que les conversations prennent naissance dans le flux principal : elles sont incidentes à tout déplacement à pied, et c'est là où il y a le plus de monde que la probabilité d’une rencontre est la plus élevée. Ce qui est moins explicable, c'est l'inclination des gens à rester au milieu du flot, bloquant le passage et heurtés par les piétons (1). Il semble que ce ne soit pas une affaire d'inertie, mais de choix - instinctif, peut-être, mais pas du tout illogique. Au cœur d'une foule, vous avez un choix maximal entre partir ou rester - un peu comme dans une cocktail-party, qui est elle-même une conversation mouvante devenant de plus en plus dense.

    (à suivre)

    Photo : W.H. Whyte.

    (1) (NDT) On peut observer exactement le même comportement dans les allées des hypermarchés de province, en particulier le samedi après-midi où l'on socialise beaucoup entre les rayons... et sur la trajectoire de votre chariot. Voir également ici dans ce blog.


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  • La vie sociale des petits espaces urbains (5) : la vie des PlazasAux heures de pointe, le nombre de personnes sur une plaza peut varier considérablement en fonction de la saison et du temps. Toutefois, la manière dont les gens se répartissent à travers l'espace est assez régulière, certains secteurs étant intensément utilisés d'un jour à l'autre, et d'autres beaucoup moins. Dans notre travail d'observation, nous pouvons sans peine localiser chaque usager sur plan, mais les modèles d'utilisation sont suffisamment réguliers pour que l'on puisse compter les gens dans un secteur seulement, puis multiplier le chiffre par un certain facteur pour trouver, à un pour cent près, le nombre total de gens occupant la plaza.

    Les usages en période calme donnent les meilleurs indices quant aux préférences des gens. Quand un endroit est bondé, une personne s’assoit là où elle peut, et pas forcément là où elle aimerait le faire. Quand le gros du public est parti, les choix deviennent plus significatifs. Certains secteurs se vident, tandis que d'autres restent utilisés. A Seagram, une corniche située en retrait et sous des arbres est modérément mais régulièrement occupée, tandis que d'autres sont vides. Elle donne l'impression d'être l'endroit le moins peuplé, mais sur une base cumulative, c'est la partie la mieux utilisée de la plaza.

    Les hommes montrent une tendance à s'installer aux premiers rangs et, s'il existe une sorte de porte d'entrée, ils en sont les gardiens. Les femmes privilégient plutôt les endroits légèrement en retrait. Sur un banc à deux côtés parallèle à une rue, le côté opposé à la rue montre habituellement une proportion plus élevée de femmes que l'autre côté. Et parmi les hommes, les plus visibles sont les "girl watchers". Ils mettent beaucoup d'application à cette activité, de façon si démonstrative qu'ils suggèrent que leur intérêt véritable n'est pas tant les filles que de montrer qu'ils les regardent. En général, ces "mateurs" sont alignés, en groupes de trois à cinq. Si ce sont des travailleurs du bâtiment, ils tendent à être très démonstratifs, avec force sifflets, rires, salutations directes. C'est la même chose dans le secteur financier de New-York. Dans le centre ("Midtown"), ils sont plus inhibés, la jouent cool, avec des ricanements, comme si les filles n'étaient pas à la hauteur. C'est toujours du machisme, quel que soit le quartier. Mais je n'ai jamais vu un seul "mateur de filles" en draguer une, ni même tenter de le faire.

    Les plazas ne sont d'ailleurs pas des endroit idéaux pour faire connaissance, et même dans les plus sociales, il n'y a pas beaucoup de mélange entre les gens. Quand des gens qui ne se connaissent pas sont proches les uns des autres, la première chose qu'ils échangent est ce que le sociologue Erving Goffman appelait "l'inattention civile". S'il y, mettons, deux blondes époustouflantes assises sur une corniche, les hommes des alentours vont adopter une laborieuse apparence d'indifférence. Toutefois, si vous observez attentivement, vous remarquerez qu'ils jettent des coups d’œil en biais, tout en se passant la main dans les cheveux ou en se tripotant le lobe de l'oreille.

    On trouve des amoureux sur les plazas, mais pas là où vous vous attendriez à les voir. Quand nous avons débuté les entretiens, les gens nous ont dit que nous trouverions les amoureux (tout comme les fumeurs d'herbe) sur les arrières. Mais d'habitude, ce n'est pas là qu'ils se tenaient. Ils étaient dans les endroits les plus en vue. L'embrassade la plus fervente que nous ayons filmée a eu lieu à l'endroit le plus visible, avec un couple totalement indifférent à la foule.

    Certains endroits deviennent des lieux de rendez-vous pour différentes sortes de cercles. A une époque, le mur sud de la plaza Chase était un point de rencontre pour des fans d'appareils photo, du genre qui aiment acheter de nouveaux objectifs et en parler. Des modèles de ce genre peuvent ne pas durer plus d'une saison, ou aussi bien perdurer pendant des années. A une époque, un point particulier devint un lieu de rassemblement pour des jeunes gens à l'air canaille. Depuis, cette population s'est renouvelée, mais il y a toujours des jeunes gens à l'air canaille.

    Photo W.H. Whyte.


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  • La vie sociale des petits espaces urbains (4) : la vie des PlazasLes lieux les plus utilisés tendent aussi à accueillir une proportion de femmes supérieure à la moyenne. Fondamentalement, le ratio hommes / femmes sur une plaza reflète la composition de la force de travail dans les alentours, laquelle varie selon les secteurs - au cœur de New-York, il est de l'ordre de 60 / 40. Les femmes sont plus exigeantes que les hommes quant aux endroits pour s'asseoir, plus sensibles aux dérangements, et elles passent davantage de temps à envisager les différentes possibilités. Si une plaza accueille une proportion de femmes nettement plus faible que la moyenne, c'est qu'il y a un problème quelque part. Si cette proportion est plus élevée, l'endroit est probablement bon, et a été choisi comme tel.

    Les rythmes de la vie des plazas sont souvent les mêmes d'un endroit à l'autre. Le matin, il y a peu d'employés. Un marchand de hot-dogs installant son étal à l'angle d'une rue, des piétons âgés faisant une pause, un ou deux coursiers, un cireur de chaussures, quelques touristes, peut-être un type bizarre, une femme ramassant des détritus dans un sac de courses. S'il y a un chantier dans les alentours, des gars du bâtiment vont apparaître peu après 11 h avec des boîtes de bière et des sandwiches. Les choses vont commencer à s'animer.

    Vers midi, le gros de la clientèle arrive. L'activité atteint son pic jusqu'à près de 14 h. Près de 80 % des heures d'utilisation est concentré sur ces deux heures. Dans l'après-midi, l'usage est plus sporadique. S'il y a un événement particulier, comme un concert de jazz, le flot des gens qui rentrent chez eux va être retenu, certains pouvant rester jusqu'à 18 h ou plus. Mais en général, les plazas vont rester vides dès 18 h et jusqu'au lendemain.

    Photo : Une plaza new-yorkaise, angle 5è Avenue / 58è rue. La présence de femmes seules ou en groupes est un bon indice de la qualité et de l'attractivité de l'endroit. Notez la qualité des lieux pour s'asseoir : une grande plate-forme multi-usages, ainsi que des tables et fauteuils déplaçables, et des arbres bien implantés. Pas de design tape-à-l'oeil, c'est tout simplement pratique et confortable.


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  • La vie sociale des petits espaces urbains (3) : la vie des PlazasNous avons commencé par étudier la manière dont les gens utilisent les plazas (1). Nous avons installé des caméras filmant en accéléré surplombant les plazas, et enregistré des modèles de fréquentation quotidienne. Nous avons parlé avec des gens pour savoir d'où ils venaient, où ils travaillaient, à quelle fréquence ils utilisaient l'endroit et ce qu'ils en pensaient. Mais, pour l'essentiel, nous avons observé les gens pour voir ce qu'ils faisaient.

    Nous avons découvert que la plupart des gens utilisant les plazas étaient de jeunes employés de bureaux travaillant dans les bâtiments des alentours. Il n'y avait pas tellement de public venant de l'immeuble rattaché à la plaza car, comme certaines secrétaires nous l'ont confié, on apprécie de pouvoir mettre un peu de distance entre soi et le patron. Mais les distances sont en général courtes : pour la plupart des plazas, l'aire d'attractivité se limite à trois "blocs" (2). Les petits parcs, comme Paley ou Greenacre à New-York, tendent à avoir un public plus diversifié tout au long de la journée, mais les gens des bureaux restent prédominants.

    Cette démographie assez simple souligne un point essentiel au sujet des bons espaces urbains: c'est l'offre qui crée la demande. L'apparition d'un bon espace crée une nouvelle circonscription. Elle pousse les gens à prendre de nouvelles habitudes - comme manger sur le pouce en plein-air -, elle offre de nouveaux parcours pour aller au travail, et de nouveaux endroits pour se poser. Tout cela s'opère très rapidement. Dans le quartier du Loop à Chicago, de telles aménités n'existaient pas jusqu'à une époque récente. Maintenant, la plaza de la First National Bank a métamorphosé la façon de vivre à midi pour des milliers de gens. Un tel succès reflète l'énormité d'un potentiel à développer.

    Les plazas les mieux utilisées sont des lieux sociaux, avec une plus forte proportion de couples que dans les endroits moins fréquentés, davantage de personnes en groupes, davantage de gens rencontrant d'autres gens ou échangeant des salutations. Dans cinq des plazas les plus fréquentées de New-York, la proportion de personnes en groupes tourne autour de 45% ; dans cinq des moins utilisées, elle est de 32%. Une forte proportion de personnes en groupes est un indice d'attractivité : quand des gens viennent dans un lieu à deux ou trois ou s'y donnent rendez-vous, c'est généralement parce qu'elles l'ont décidé. Pour autant, ces lieux n'en conviennent pas moins aux personnes seules : en valeurs absolues, ils attirent moins d'individus que les lieux moins fréquentés. Si vous êtes seul, un endroit animé peut être ce qui vous convient le mieux.

    _________________________________________________________________

    (1) Si vous prenez ce feuilleton en marche, je rappelle que la "plaza" américaine est un espace d'usage commun (mais de statut privé) associé à un immeuble de grande hauteur.

    (2) Le "bloc" new-yorkais est un ensemble bâti délimité par les rues (en général à angle droit) qui l'entourent (en moyenne de 60 x 140 m).

    Photo : plaza au pied d'un gratte-ciel de bureaux sur Park Avenue, N.Y.


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  • La vie sociale des petits espaces urbains (2) : introduction, suiteLa quantité d'espaces urbains s'est progressivement accrue. A partir de 1961, la ville de New York a entrepris de donner des droits à bâtir supplémentaires aux constructeurs qui créaient des plazas. Pour chaque pied carré de plaza, ceux-ci étaient autorisés à construire 10 pieds carrés d'espace commercial au-delà de la limite posée par le règlement d'urbanisme. C'est ce qu'ils firent tous, sans exception. Chaque nouvel immeuble de bureaux offrait une plaza ou un espace équivalent : en 1972 avaient été produits les 8 ha d'espace libre les plus chers du monde.

    Nous découvrîmes que certaines plazas, en particulier à l'heure du déjeuner, accueillaient beaucoup de monde. L'une d'elles, celle de l'immeuble Seagram, était l'endroit qui suggéra à la Ville l'idée du "bonus plaza". Construit en 1958, cet espace d'une austère élégance n'avait pas été conçu comme une plaza pour les gens, mais c'est ce qu'il devint. Aux meilleurs moments, on pouvait trouver là 150 personnes assises, prenant un bain de soleil, pique-niquant ou parlant de tout et de rien. Les gens aimaient aussi le 77, Water Street, très utilisé par les jeunes.

    Mais sur la plupart des plazas, nous ne vîmes pas beaucoup de gens. Elles n'étaient pas utilisées pour grand-chose, sauf pour être traversées. A l'heure du déjeuner, par une belle journée ensoleillée, on trouvait en moyenne quatre personnes assises par 100 m² - un nombre extraordinairement faible pour un centre urbain aussi dense. Le centre d'affaires le plus dense contenait une étonnante quantité d'espaces quasi vides et inutilisés.

    Si des lieux comme Seagram Plaza et 77 Water Street fonctionnaient aussi bien, pourquoi pas tous les autres ? La Ville était en train de se faire avoir. Pour les millions de dollars de surface supplémentaire qu'elle offrait aux constructeurs, elle avait le droit de demander en retour de bien meilleures plazas. Je posai la question au directeur du service de l'urbanisme, Donald Elliott. En fait, je le coinçai durant tout un week-end pour lui faire voir des films en accéléré sur l'usage et le non-usage des plazas. Il se rendit compte qu'une réglementation plus stricte était à envisager. Si nous arrivions à démontrer pourquoi les bonnes plazas fonctionnaient et les mauvaises ne marchaient pas, et en extraire des directives précises, nous pourrions avoir la base d'une nouvelle réglementation. Comme nous pouvions nous attendre à ce que celle-ci soit fortement contestée, il était important de bien argumenter l'affaire.

    Nous nous mîmes au travail, et commençâmes par étudier un assortiment d'espaces - en tout 16 plazas, trois petits parcs, et pas mal de bricoles. Je glisse sur nos fausses routes, impasses et cafouillages, mais je dois dire qu'il y en eut pas mal et que les recherches ne furent jamais impeccables ni rectilignes. Je dois ajouter aussi que nos découvertes auraient dû nous paraître incroyablement évidentes si nous les avions eues sous les yeux dès le départ. Mais ce ne fut pas le cas. C'étaient souvent des propositions opposées qui nous semblaient évidentes. Nous finîmes par arriver à nos résultats par une succession d'hypothèses bancales.

    La recherche se déroula sur trois ans. J'aime bien donner ce chiffre, parce qu'il en impose ; mais c'est juste une affaire de calendrier. En pratique, au bout de six mois nous avions achevé nos recherches de base et étions parvenus à nos recommandations. La Ville, hélas, avait d'autres préoccupations, et nous nous aperçûmes que le fait de communiquer nos découvertes allait prendre plus de temps que la recherche elle-même. Il nous fallut passer bien des heures dans des salles de réunion à faire voir des films et des projections de diapos à des groupes d'habitants, des architectes, des urbanistes, des constructeurs, des hommes d'affaires et des promoteurs immobiliers. Pendant ce temps, nous poursuivions nos recherches ; il nous fallait les tenir à jour, car nous avions désormais affaire à des adversaires. Mais à la longue, les services de l'urbanisme de la Ville intégrèrent nos préconisations dans une nouvelle réglementation d'urbanisme pour les espaces ouverts, et en mai 1975 celle-ci fut adoptée. Il en résulta de salutaires améliorations dans la conception des nouveaux espaces et dans la rénovation des anciens.

    Mais la réglementation d'urbanisme n'est sûrement pas la meilleure façon de réussir la conception des espaces. Il fallait que celle-ci soit pensée pour elle-même. Rien que du point de vue économique, cela a du sens. D'énormes dépenses en expertise paysagère, en acier et en travertin ont été englouties dans la création d’une quantité de plazas calamiteuses à travers tout le pays. Dans quel but ? Comme ce manuel va le montrer, il est bien plus simple de créer des espaces qui fonctionnent pour les gens que des espaces qui ne marchent pas - et cela fait une différence phénoménale pour la vie de la cité.

    (fin de l'Introduction)

    Photo : Seagram Plaza, Park Avenue, N.Y.


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  • Le vie sociale des petits espaces urbains (1) : introductionEt c'est parti pour la traduction du livre de W.H. Whyte, The Social Life of Small Urban Spaces ! (NB : il m'arrivera de sauter quelques passages que je n'arrive pas à traduire, et j'ai conscience que le résultat n'est pas toujours impeccable, mais je ne suis pas un pro !).

    Ce livre parle des espaces urbains, de ce qui fait que certains fonctionnent pour les gens et d'autres non, et des leçons pratiques que l'on peut en tirer. Il est le sous-produit d'observations de première main.

    En 1970, j'ai formé un petit groupe de recherche, le projet Street Life, et j'ai commencé à regarder les espaces urbains. A cette époque, l'observation directe était utilisée de longue date pour étudier les habitants de terres lointaines, mais on n'y avait guère eu recours dans les villes américaines. Le projet Street Life a débuté ses études en s'intéressant aux parcs municipaux de New-York, aux terrains de jeux, et  des espaces de récréation informels tels que les îlots urbains. Une des premières choses qui nous frappèrent fut l'absence de gens dans beaucoup de ces lieux. Quelques-uns étaient bondés, mais il y en avait bien davantage qui était plus vides que pleins, souvent dans des quartiers très densément peuplés. L'espace par lui-même n'était pas spécialement attractif pour les enfants ; mais beaucoup de rues l'étaient.

    On suppose souvent que les enfants jouent dans les rues parce qu'ils manquent de terrains de jeux. Mais beaucoup d'enfants jouent dans la rue parce qu'ils aiment ça. Un des meilleurs espaces de jeux que nous ayons rencontrés était un cœur d'îlot dans la 101è rue, à Harlem Est. Il avait ses problèmes, mais il fonctionnait. La rue elle-même était le terrain de jeux. Les issues d'incendie adjacentes fournissaient d'excellents points de vue sur la rue et étaient très appréciées des mères et des personnes âgées. Il y avait aussi d'autres facteurs en cause et, si nous avions eu un peu plus d'intuition, nous aurions pu nous économiser beaucoup de temps plus tard à observer les plazas [places privées à usage public au pied des gratte-ciel]. Nous ne le savions pas alors, mais ce secteur renfermait tous les éléments de base qui font le succès d'un espace urbain.

    A mesure que nos études nous rapprochaient du centre de New-York, les déséquilibres dans les usages de l'espace devenaient plus visibles. L'essentiel du peuplement se concentrait dans des séries de points d'étranglement - autour des stations de métro, en particulier. Ces espaces ne représentent qu'une fraction du centre, mais le nombre de gens qui les utilisent est si élevé, l'impression est tellement marquante que notre perception de l'environnement urbain en est imprégnée, sans commune mesure avec les dimensions des lieux concernés. Ceci affecte aussi les chercheurs. Nous voyons ce que nous nous attendons à voir, et nous avons été tellement conditionnés à voir les espaces bondés du centre qu'il est souvent difficile de voir ceux qui restent vides.  Mais lorsque nous nous sommes mis à regarder, ils étaient là.

    (à suivre)

    Photo : du monde autour de la station de métro Union Square, N.Y.


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