• La fontaine polyvalenteUn des charmes de notre Doulce France est d'offrir à ses habitants et visiteurs, au moins dans certaines parties du territoire, des fontaines publiques qui peuvent prendre de multiples formes et servir à des usages divers, parfois inattendus. Si certaines sont réduites à des objets décoratifs, simples supports de géraniums distribuant une plus ou moins potable, d'autres continuent à rendre de réels services tout comme au temps jadis. On peut s'y désaltérer ou y abreuver un cheval, s'y asperger par temps chaud ou s'y laver les mains, y mettre des bouteilles à fraîchir pour l'apéro, y puiser de l'eau pour arroser ses fleurs, pourquoi pas y laver un peu de linge... Mais on peut faire encore plus fort, car en passant dans le petit village de Compains (124 habitants, Puy-de-Dôme), j'ai pu voir un monsieur qui non seulement y lavait son linge, mais qui a profité pour s'y laver entièrement, oui oui. Le spectacle n'avait évidemment pas la majesté de celui offert par Anita Ekberg se baignant dans la fontaine de Trévi, car l'humble fontaine auvergnate ne saurait rivaliser avec cette dernière, mais il était suffisamment singulier pour surprendre le sociotopologue de passage.


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  • Bancs de l'extrêmePuisque nous sommes dans les sièges, et histoire de se divertir un peu en ces temps de vacances, voici quelques exemples de bancs placés dans des situations particulièrement curieuses, ce qui ne les empêche pas d'être éventuellement les bienvenus :

    - Le banc du haut se trouve dans le Vercors, sur le rebord du plateau d'Ambel et à 2,5 kilomètres de la voie carrossable la plus proche. On se demande qui a bien pu aller le percher là et trimballer les sacs de ciment pour le sceller, il est bizarrement orienté car il tourne le dos au grand panorama sur la vallée de la Drôme, mais le promeneur ne peut qu'apprécier la générosité du geste et s'y poser un instant, ne serait-ce que par reconnaissance envers les courageux installateurs.

    Bancs de l'extrême- Le banc du centre se trouve au bord d’une petite route de campagne, au milieu de pâtures à moutons dans les montagnes du Pays de Galles. L'étrangeté de cette situation surprend le visiteur, mais vu l'humidité générale des lieux, cet aménagement est très bien pour admirer le paysage en gardant le derrière au sec..

    - Quant au banc du bas, je l'ai trouvé dans ma commune d'Hennebont. Il s'agit selon toute vraisemblance d'un ancien banc public que des individus ont dû démonter puis apporter ici à dos d'homme, non sans difficultés car on se trouve sur un promontoire rocheux à 300 m de la route la plus proche, et les montants en béton devaient peser lourd. Mais l'entreprise se justifiait, car la vue sur la rivière est superbe, et on note que lesdits individus ont poussé le zèle jusqu'à aménager une sorte d'auvent en bois. On aimerait penser que ce banc se morfondait dans quelque recoin de lotissement, et qu'il a retrouvé Bancs de l'extrêmeune raison d'être dans un lieu où des gens viennent admirer un beau paysage et faire des grillades. De là à suggérer des actions commandos pour déplacer discrètement des bancs publics inutilisés, il n'y a qu'un pas, que je me garderai bien de franchir par souci de respectabilité.


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  • Les sièges fixés au sol (suite)Voici un thème qui a tendance à devenir récurrent dans ce blog, et ce n'est pas fini car un peu partout, des gens déploient des trésors d'imagination pour stériliser des espaces publics en utilisant ce merveilleux dispositif des sièges ancrés au sol. Ci-contre, un remarquable exemple trouvé au centre de Mende (Lozère), sur la place Henri Trémolet de Villers (ancien maire de Mende, député et conseiller général de la Lozère, si vous l'ignoriez). L'implantation aléatoire des sièges, leur configuration (surtout pas de dossiers !) et l'absence d'ombre sont les meilleures garanties du succès dans l'échec, si je puis dire.  Heureusement, Mende possède aussi de jolies places ombragées où il fait bon s'asseoir et traîner.


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  • Le coin des ados à DieComme beaucoup de villes du Sud, Die recèle plusieurs places agréables, calmes et ombragées. L'une d'elles, la place Jules Plan, se caractérise par une animation différente des autres. Une de ses extrémités comporte en effet un petit auvent, adossé au mur d'une maison et doté de corniches commodes pour s'asseoir, de sorte que cette place est devenue le quartier général de groupes d'adolescents qui ont tendance à parler fort et à être un peu remuants - ce qui n'empêche pas un monsieur de lire tranquillement à peu de distance, comme on le voit sur la photo ci-contre.

    On trouve ici les ingrédients de base des sociotopes d'ados, à savoir une position qui permet de voir sans être trop visible, des lieux pour s'asseoir, de l'espace devant pour évoluer et se donner en spectacle, et enfin un abri contre les intempéries. Transposés dans les petites communes rurales, ces "pré-requis" expliquent que le coin des ados soit souvent un abribus - pas très vaste, mais il faut bien faire avec -, ou encore un ancien lavoir municipal, ou l'auvent du terrain de boules... Et qu'en est-il dans les lotissements, où de tels aménagements font souvent défaut ? Puisque nous parlions dernièrement de l'anthropologue Eric Chauvier à propos de son livre "La Petite Ville", je vous soumets ce curieux texte que j'ai trouvé dans son opuscule intitulé "Contre Télérama" (éd. Allia, 2011, 64 p.) :

    "ADOLESCENCE - Que savons-nous des rassemblements des adolescents péri-urbains dans ces arrière-places de nos lotissements - des espaces verts, boisés, de forme rectangulaire -, de leurs petits jeux de séduction, de leurs drames à leur échelle, de leur refus du monde adulte et, par là, de leur résistance à une logique de classe qui, bientôt, les absorbera vraisemblablement ? De nos pavillons, nous les entendons crier de façon obscène à notre intention : lorsque nous les cherchons, ils chuchotent et disparaissent. En se rendant réceptif à ces hurlements sauvages, l'adulte évite ici de flirter avec une tristesse sans nom. Il éperonne sa mémoire et produit des images, des odeurs et des sons qui délient son potentiel de fiction, autrement dit son aptitude à transgresser les standards de la vie mutilée".

    Pas forcément très clair sur la fin, mais quelques images justes dans cette page, une des rares qui me semblent pouvoir être sauvées dans ce livre que j'ai globalement détesté, à la différence de l'autre - je m'autoriserai peut-être un "hors-sujet" pour m'en expliquer un de ces jours.

     

     


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  • La "plus belle ville du monde" et ses sociotopesLors d'une émission de France-Culture en mai dernier sur le thème de "la ville moche", le présentateur avait demandé aux trois invités quelle était pour eux "la plus belle ville du monde", ou "la ville dans laquelle ils préféreraient vivre". J'avais sursauté en entendant l'anthropologue Eric Chauvier citer Saint-Yrieix-la-Perche (6800 habitants, Haute-Vienne), après Melbourne et Montréal citées par les autres intervenants, et ceci m'a incité à aller voir par moi-même si cette localité ne serait pas par hasard un joyau méconnu. Il faut dire tout de même que Chauvier a quelques raisons d'aimer Saint-Yrieix, car il est un enfant du pays et, comme il le raconte dans un excellent petit livre qu'il lui a consacré (La petite ville, éd. Amsterdam, 2017), il y a vécu ses premiers émois amoureux au bord de la piscine municipale avant qu'elle ne devienne un "complexe aqua-récréatif".

    La "plus belle ville du monde" et ses sociotopesSaint-Yrieix-la-Perche possède à peu près la même structure et les mêmes ingrédients que des quantités de petites villes françaises, à savoir un centre historique serré sur un promontoire autour d'une collégiale gothique à chapiteaux romans et des restes de vieilles murailles, une première couronne de maisons de ville sans caractère particulier, puis un tissu lâche d'habitat dispersé, de lotissements et de zones commerciales. Il manque une rivière paresseuse avec des canards, un pêcheur à la ligne et un saule pleureur, mais tout le reste y est, y compris l'hôtel de ville 1900 dans  le style Second Empire avec son jardin aux parterres bien ratissés, la grande place goudronnée bordée de platanes taillés en moignons, et quelques pittoresques ruelles piétonnes ornées de rosiers ou sentant le pipi de chat. La municipalité déploie des efforts visibles pour promouvoir le patrimoine, le tourisme et l'artisanat, tenter d'enrayer le déclin démographique et maintenir un minimum d'activité commerciale dans le centre. Mais qu'en est-il de nos sociotopes dans tout cela ?

    La "plus belle ville du monde" et ses sociotopesAu pied de la collégiale et entourée d'un bel ensemble de maisons anciennes, la place Attane a du charme avec ses pavés et ses gros tilleuls. On remarque toutefois qu'il y a des voitures garées partout, et aussi des panneaux d'interdiction de stationner quasiment partout (certains prévenant même d'un risque de mise en fourrière), ce qui rappelle l'opinion de Churchill sur la France "où tout est permis, même ce qui est interdit" ainsi que la grande mansuétude des autorités envers les automobilistes (et électeurs) en stationnement irrégulier. Le jardin de l'hôtel de ville est quant à lui un objet de prestige, une sorte d'écrin destiné à mettre en valeur l'imposant bâtiment, témoin d'une prospérité révolue.  Il n'y a pas moyen de s'y asseoir, en tout cas sur la partie la plus visible et accessible : l'endroit est fait pour flatter l’œil et le sens de l'ordre, pas pour bavarder ni pour saucissonner. Plus en retrait, on devine des bancs sous des bouquets d'arbres, mais dans une situation qui n'est pas tellement "invitante". Tout à côté s'étire au bord d'un ruisseau le parc public du Moulinassou, qui est un lieu d'événements populaires mais dont je n'apprends l'existence qu'après avoir quitté la ville, car il ne débouche sur l'avenue principale que par un étroit boyau peu visible et que j'aurai réussi à rater. Enfin, s'étirant sur près de 300 mètres et plus d'un hectare, la place de la Nation est un vaste espace bitumé qui convient aux foires et marchés, mais apparaît parfaitement rébarbatif le reste du temps : aucune ombre tant que les platanes ont la boule à zéro, aucune possibilité de s'asseoir sauf sur des murets entourant un minuscule bassin, rendu inaccessible par le parterre de fleurs qui l'entoure. Je note enfin avec intérêt, sur la place du Marché, la présence de trois bancs de granite (sans dossier) qui préfigurent ce qui nous attend sur un des quais de ma ville.

    Ce rapide et superficiel tour d'horizon permet difficilement de vérifier, sous l'angle certes limité des espaces publics, le jugement d'Eric Chauvier. Mais il confirme la justesse de celui de Pascal lorsqu'il affirmait que "le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas".

    Photos : en haut, la place Attane, "stationnement interdit mais toléré quand même". Au centre : le jardin de l'hôtel de Ville, côté boulevard. En bas : la place de la Nation.


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  • L'effet donut, et autres modèles d'occupation de l'espace publicJe ne ferai pas à mes lecteurs l'offense de leur présenter une nouvelle fois l'urbaniste américain W.H. Whyte et son immortel ouvrage "The social life of small urban spaces", dont ils trouveront la moitié traduite en pièces détachées dans ce blog (le reste viendra, c'est promis). Nous revenons aujourd'hui vers lui, car le Guardian du 1er août nous signale la parution de "The field guide to urban plazas", un manuel d'observation de terrain qui se réfère aux travaux de Whyte et en développe certains aspects, notamment en tentant de modéliser diverses formes (= patterns) d'occupation de l'espace public par les usagers.

    Le bureau d'études américain SWA, auteur de ce travail, nous indique que "ce projet de recherche revisite la ville étudiée par W.H. Whyte (...). Il cherche à comprendre comment les types de nouveaux espaces publics ont changé depuis la publication du livre il y a 40 ans, ce qui a changé dans l'usage de l'espace public par les gens, et ce qui favorise l'utilisation des lieux. Le projet a observé dix plazas de Manhattan construites ou rénovées depuis une quinzaine d'années (...), y compris des initiatives d'urbanisme tactique. L'équipe a utilisé de nouveaux outils d'analyse, tels que des algorithmes permettant d'établir des cartes représentant le temps de séjour ou les déplacements des piétons à partir d'enregistrements vidéo. L'équipe a aussi utilisé les mêmes techniques que celles de Whyte - observation des comportements, mesures des sites, prise de notes à la main pour comprendre le contexte, les éléments physiques, les aménagements et les activités".

    La typologie des modes d'occupation de l'espace, dans sa version présentée par le Guardian (voir illustration), comporte des dénominations amusantes comme "l'effet donut", par lequel les gens commencent par occuper la périphérie d'un espace avant de gagner vers le centre, ou encore "lizarding" (= faire le lézard, c'est à dire se prélasser au soleil en position plus ou moins allongée), "cockroaching" (= faire comme les blattes en se déplaçant le long des murs)...

    L'ouvrage est téléchargeable ici (merci à "DernierKm" pour l'info)..


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  • Hajimete no OtsukaiCeci n'est pas le titre de l'ouvrage de Murakami en édition japonaise que j'ai trouvé dans la boîte à livres de Saint-Chély-d'Aubrac, mais celui d'une émission télévisée japonaise qui signifie "Ma première course". Sous le titre "Pourquoi les petits enfants japonais sont-ils si indépendants ?", la revue en ligne Citylab nous propose un article expliquant que dès leur plus jeune âge, six ou sept ans, les enfants japonais sont lâchés dans le vaste monde par leurs parents - d'abord pour faire des courses près de chez eux, puis en prenant tout seuls les transports en commun.

    Décidément, ces gens-là ne sont pas comme nous : à une époque où dans les pays occidentaux, le rayon d'action des enfants se ratatine, et où aux Etats-Unis, des mères sont dénoncées à la police pour laisser leurs enfants jouer sans surveillance dans l'espace public, il semble que les enfants japonais jouissent d'une marge de liberté inconnue chez nous. Cette situation privilégiée repose sur un très haut degré de confiance envers autrui, ainsi que sur un haut niveau de sécurité sur la voie publique : l'article nous explique que "dans les villes japonaises, les piétons ont l'habitude de marcher partout, et le transport public l'emporte sur la culture de la voiture. Les conducteurs sont habitués à partager la rue avec les piétons et les cyclistes".

    Vous pouvez voir ici un exemple d'une de ces émissions où des enfants (un garçon et sa petite sœur nettement plus entreprenante que lui) sont filmés sur leur premier trajet vers un magasin d'alimentation, s'arrêtant en cours de route pour cueillir des pissenlits, bavarder avec des congénères et jouer dans la rue. Attendrissant et très instructif.


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  • Au bord du lac ChambonIl fait chaud sur l'Auvergne ce 5 juillet, et après une matinée de marche sur les pentes du Sancy, le lac Chambon peut être une bonne destination pour une après-midi au frais. Situé sur la commune de Murol et entouré de montagnes et de forêts, ce lac offre une plage appréciée des touristes comme des autochtones. La baignade elle-même manque un peu de charme, car l'eau est tiédasse et opaque, il n'y a pas de fond et on se cogne sur des rochers. Mais le décor est superbe et à l'ombre de tilleuls en fleurs, le long du chemin reliant la plage au parking, il y a des bancs bien placés pour observer les gens tout comme les évolutions des milans noirs qui croisent au dessus du lac.

    Au bord du lac ChambonComme sur la plupart des plages, toutes les générations sont représentées, sachant que les personnes âgées ont tendance à s'installer en retrait et à l'ombre, tandis que les enfants sont plutôt au bord de l'eau. Pas de doute, la plage est le sociotope inter-générationnel par excellence, où chacun peut trouver son compte et sa place. Comme sur la plage de Douarnenez déjà présentée ici, le niveau général d'activité décroît vers l'arrière du site (à Douarnenez, il y a même un cimetière derrière la plage). L'eau, c'est pour les sportifs et les actifs qui nagent, jouent ou font du pédalo, tandis que les positions arrière sont pour les contemplatifs et éventuellement pour les mateurs, comme ce vieux type qui fait des commentaires un peu graveleux sur une fille en tenue légère.

    Justement, les tenues des gens - tant leur habillement que leurs façons de se tenir et de se déplacer - sont un riche sujet d'observation. La plage du lac Chambon n'a pas grand chose à voir avec l'avenue Montaigne décrite par les sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot : beaucoup de corps sont lourds, fatigués voire abîmés, beaucoup de personnes âgées montrent une difficulté à la marche - mais c'est peut-être parce que l'endroit leur est très accessible qu'elles aiment y venir. Les vêtements sortent des soldes de GoSports et Kiabi, et les sacs de plage sont plus souvent des sacs plastique de supermarché que des articles de chez Longchamp. Cet espace démocratique accueille tout le monde, des jeunes branchés en tenues voyantes jusqu'aux  cabossés de l'existence. Un groupe de personnes lourdement handicapées s'installe d'ailleurs sur la plage : que d'efforts, que de temps aux accompagnants pour les dévêtir, les extraire de leur fauteuil et leur permettre de faire quelques pas dans l'eau - récompense ultime d’une après-midi en plein-air.

    Les bribes de conversations saisies au vol pourraient être des points de départ de nouvelles ou de sketches, certaines semblent sorties des Bidochon ou des Deschiens, mais je préférerai retenir qu'en deux occasions, des gens vont marquer un temps d'arrêt pour sentir et commenter la délicieuse odeur des tilleuls. Le fait que des gens soient capables d'apprécier ces choses simples et d'en parler vous réconcilierait avec l'existence, s'il en était besoin.


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